mercredi 8 avril 2009
La Longue Nuit
Bonne lecture !
Hécatonchire.
Nouvelle recherche dans l'élaboration du récit fantastique, Hécatonchire devait à l'origine être une espèce de contrepied au voyage initiatique, base commune reprise mainte et mainte fois dans le fantastique et qui permet à l'auteur d'explorer un univers en embarquant son lecteur sans le déstabiliser. Finalement, c'est aussi un récit plutôt réaliste sur l'adulescence, thème qui m'intéresse. Un mélange d'errement post-adolescent et de fantasy sanglante. On verra ce que ça donnera sur la durée !
I.
Killyan était debout à la fenêtre. Le large cadre de bois qui jouait tant et si bien qu’à se tenir devant, on sentait les doigts froids de l’hiver tenter d’entrer. Dehors, dans la petite cour qui sertissait le centre du « dépôt communautaire », l’ambulance fermait ses portes. Il s’était toujours demandé quel véhicule vient chercher un corps et à la vérité, il n’aurait su dire pourquoi, mais l’ambulance lui paraissait le choix, à la fois le moins hygiénique, car il n’aimait pas savoir qu’un corps était allongé là où devrait se trouver un malade – quand bien même il était dans un grand sac – et le plus humble, quelque part. Il y avait une forte symbolique qu’il… à nouveau, il sentit que le fil de ses pensées tentait de s’agripper à un élément à analyser, à prendre et à retenir. Pour fuir son incapacité à tout expliquer. Il tenta de se soulever sur la pointe des pieds pour essayer de voir les policiers les plus proches de l’entrée de l’immeuble. Il entendait le brouhaha dans la cage d’escaliers, se retenant sur le rebord de la fenêtre.
Derrière lui, assise dans le canapé empoussiéré qui trônait dans son salon, Mme Glaron buvait son café sans un mot. Killyan l’en remerciait fort, car, à chaque œillade, il voyait combien cela coûtait en effort à la vieille femme de ne pas pouvoir exprimer en parole le fond de ses pensées. Mais elle respectait le souci de silence qu’avait demandé tacitement son hôte. Et quand bien même Killyan l’eut demandé, il en éprouvait à présent de la gêne, sans parvenir à s’en défaire. Il se tourna pour faire face à la pièce, un espèce d’amas de récupération, qui ne ressemblait pas tant à un salon qu’à un ouvrage post-moderne. Le seul intérêt qu’avait voulu son propriétaire en matière de décoration était ces range-cds, très haut, qui touchaient presque le plafond, et dont les encoches étaient suffisamment larges pour qu’en vérité, il y eut rangé ses livres. Cela n’avait rien de pratique, puisqu’ainsi engagé, un livre ne présentait pas la tranche, mais cela avait son genre. Inutile. L’autre exigence qu’avait eu Killyan en emménageant était ces étagères grises, fixés à hauteur d’homme au mur. Des rangements vides mais accrochés et suspendus. Pour une raison ignorée de tous, ils étaient de ceux que Kill préférait. Et à nouveau, il dût se rendre à l’évidence : son esprit s’était encore emporté pour tenter de trouver quelque chose à quoi se retenir, en dehors de toute réalité.
Il s’avança vers la table basse et prit son paquet de cigarettes, sans en allumer. Il le rangea dans sa poche, essayant de se dire que ce geste avait un intérêt. C’était la troisième fois qu’il le prenait ainsi. Mais Mme Glaron ne fumait pas et il n’osait en allumer une en sa présence. Il se racla la gorge bruyamment, essayant d’attirer l’attention de la vieille femme. Son regard avait diminué en intensité à mesure que les minutes s’égrainaient. Elle sirotait son café plus par mécanisme de la gestuelle que par réel goût, pour occuper son corps à un mouvement répétitif et l’astreindre à s’éloigner de ce qui aurait été sans doute le plus profitable pour elle. Pleurer, se frapper la poitrine, comme dans les vieilles pièces de Molière, échoir au sol. Au lieu de cela, elle avait l’air simplement perdu. Et c’était déjà un choc suffisant pour Kill, qui n’osait lui attacher son regard trop longtemps. Le détail était minutieux mais frappant. Sortie son contexte, cette image de la vieille dame aurait paru normal. Elle était patiemment assise là, une dame bien venue rendre visite à son petit-fils. A lire entre les lignes, des mèches s’échappaient de son chignon. La légère tension de ses mains sur la tasse. Les plis exagérés de sa robe, qu’elle ne venait pas lisser comme elle l’aurait fait. Son regard qui n’était pas incliné à démembrer l’objet de son attention, juste posé là. Elle le leva pourtant vers lui, ses prunelles rétrécissant alors qu’enfin elle arrivait à le voir. « Vous allez bien ? lui demanda-t-elle.
- Oui, Mme Glaron, répond-il doucement. Je voulais vous dire, je vais descendre voir où ils en sont, restez ici autant que vous le voudrez, d’accord ? N’hésitez pas. Si vous voulez, allez-vous allonger dans mon lit, d’accord ? » Elle opina du chef pour toutes réponses et il se rendit compte qu’il s’était répété plusieurs fois, ce qui donnait l’impression qu’il s’était adressé à un enfant ou un adulte déficient mental, ce qui revenait au même, à savoir un manque de retenu.
Quittant le salon, Killyan se permit un soupir discret et entra aussitôt dans sa chambre, tirant la couverture sur le matelas pour ne pas paraître plus sale qu’elle ne l’était. Puis il attrapa un vrai sweet et l’enfila, avant de sortir, poussant doucement la porte d’entrée pour n’assommer personne. Le perron de l’appartement des Glaron était encore occupé par des policiers, qui discutaient sans réellement d’intérêt. Pas de mort, juste des choses courantes. Killyan essaya d’avoir l’air dégagé, s’approchant d’eux sans en avoir l’air. L’un d’eux se détacha du petit groupe et vint à sa rencontre. Un homme d’une quarantaine d’années, au visage solide, qui laissait transparaître un petit sourire en coin. Il portait ce genre de veste courte et épaisse, qui taille le froid. En outre, étant donné l’exigüité de la cage d’escaliers, il n’eut qu’à franchi deux bons mètres pour être au plus près du jeune homme. « Monsieur Moure ? Je suis l’inspecteur Drave. Enchanté. Je voulais vous féliciter.
- Me féliciter ? répéta Killyan, qui semblait pris au dépourvu par l’étrange aisance de son interlocuteur. Dans une discussion, surtout si elle a un dessein sous-jacent, il y a nécessairement un « dominant » et un « dominé ». Et M. Drave était clairement dominant dans ses rapports à autrui, ce qui mettait mal à l’aise Kill. « Oui, d’après les premiers rapports, vous vous êtes montré courageux. Réagir ainsi à un coup de feu… - il laissa la phrase en suspens - .
- Ca n’a rien de courageux, je me doutais qu’il ne s’agissait pas d’un… cambriolage, ou quoique se soit. Je savais que ma vie n’était pas en danger.
- Monsieur Glaron en avait déjà parlé auparavant ? s’interloqua Drave. Killyan le suspectait de jouer un numéro. Celui du policier trop naïf. Et chaque mot lui donnait l’impression de se rapprocher d’un piège.
- Nous n’étions pas proche à ce point. Je lui disais bonjour, au revoir. Nous étions juste voisin… dites, si c’est un interrogatoire ou quoique se soit, est-ce possible de le poursuivre en bas, j’aimerai fumer.
- Vous ne fumez pas dans la cage d’escaliers ? C’est bien. Je respecte les gens qui eux-mêmes respectent les espaces de la communauté. »
Peut-être était-ce la fatigue, mais chaque mot que prononçait Drave lui apparaissait comme étrange, chargé de sens que son esprit alourdi ne parvenait pas à décrypter. Aussitôt que ce dernier lui affirma son autorisation de descendre fumer, il ne se posa pas plus de questions et dévala les marches jusqu’au rez-de-chaussée, mais Drave lui indiqua de sortir côté rue. Ainsi les deux hommes se retrouvèrent-ils sur le trottoir. Kill’ tourna le dos au policier pour allumer sa cigarette, ayant l’impression que chaque regard le réduisait au rôle de post-ado consommateur de drogues et gardien de secrets grotesques. « Alors vous saviez en vous précipitant chez les Glaron que vous n’y trouveriez pas d’agresseurs, c’est cela ?
- C’est ça. – C’était profondément moins noble. –
- Donc, vous saviez que Monsieur Glaron avait une arme à feu.
- Oui, évidemment, il me l’avait montré une fois… - Le piège ! – j’étais entré chez lui. Je l’aidais parfois avec ses courses, c’est tout. Son fils m’avait filé un coup de main pour monter mon armoire dans mon appart’, quand j’ai emménagé. Ca ne va pas plus loin.
- Vous saviez qu’elle n’était pas déclarée ? Il n’y en a aucune trace nulle part.
- Je… - Killyan marqua une pause. Etait-il en train de l’accuser ? il avait l’impression d’être pris dans une mauvaise série policière. – Comment auriez-vous voulu que je le sache ? Je ne lui ai pas posé de question à son sujet, je ne m’intéresse pas aux armes à feu. » Monsieur Drave laissa s’installer un silence, comme si l’enquêteur attendait qu’il revienne de lui-même, sous le coup d’un supposé bon sens, sur sa précédente déclaration. « Je ne le savais pas, admit-il.
- Elle aurait pu venir de n’importe où, cette arme, précisa Drave, avant de laisser opérer un nouveau silence, plus pesant encore que le précédent. Finalement, sur le ton de la conversation, il lança : « Mme Glaron est chez vous, à ce que j’ai compris.
- Oui, le premier policier arrivé m’a dit de ne pas la laisser seul.
- Je vais être franc, Killyan – je peux vous appeler ainsi ? – la thèse du suicide telle que vous l’avez décrite est la plus probable, toutefois, de mon goût, elle est étrange. Vous voyez, Monsieur Glaron arrivait à un âge où l’on ne se suicide plus. Et je m’étonne que sa femme n’ait pas réussi à l’en empêcher.
- Ecoutez, je sais pas ce que vous voulez m’entendre dire, mais si vous pensez que madame Glaron a tué son mari… non.
- Vous ne les connaissiez pas tant que cela, reprit Drave.
- Ouais mais… oui » en convint Killyan, tirant sur sa cigarette en regardant le coin de la rue. Il y avait des gens aux fenêtres. Moins de monde qu’il aurait cru, au final. Drave se rapprocha un peu, posant la main sur l’épaule de Killyan, qui eut fort à faire pour ne pas la repousser. Cette soudaine proximité n’était pas du tout de son goût. « Vous ressemblez à mon fils, lui dit Drave. Et du coup, j’aimerai vous aider, vraiment.
- Je ne protège pas Madame Glaron. Ecoutez, elle n’était pas là quand son mari est mort, voilà. Elle ne dort plus dans le lit conjugal depuis des années. J’en sais pas plus.
- Ca explique beaucoup de chose. – La main quitta l’épaule du jeune homme et il put enfin revenir soutenir le regard du policier. – En tout cas, si c’est ce qui a eu raison de lui, la madame Glaron aura déjà fort à faire avec sa conscience. » Killyan n’aimait pas spécialement le ton employé, mais il acquiesça d’un mouvement de tête, jetant son mégot dans le caniveau.
Le policier rentra, traversa le hall et gagna la cour intérieure, alors que le jeune homme grimpa à nouveau les étages jusqu’à son appartement. Lorsqu’il poussa la porte d’entrée, les lumières étaient éteintes. Mme Glaron avait dû accepter son invitation. Il referma la porte, en se demandant s’il avait des couvertures ailleurs que dans sa chambre et résolument, non, il n’en avait pas. Aussi, cela lui ferait une raison pour vérifier si elle n’avait pas profité de son départ pour… tenter quelque chose d’idiot chez lui. Il poussa doucement la porte, usant de la lumière de son portable pour s’assurer qu’elle dormait bien. Il fallut attendre qu’elle ronfle pour en être sûr. Aussitôt, il ouvrit son armoire et farfouilla rapidement. « Killyan ?
- Désolé, Madame Glaron, je ne voulais pas vous réveiller. » La lampe de chevet fut allumer et la vieille femme apparut dans la pénombre. « Je ne dormais pas, répondit-elle. Et il laissa s’installer un long silence, aussitôt.
- Tu ne me juges pas ?
- Non, Madame Glaron, dit doucement Killyan. Je n’aimerai pas parler de ça.
- Tu sais, je suis à un âge où cela importe peu. On aime s’entendre parler, je pense. Cela n’aurait pas changé grand-chose. Mais j’aimerai, moi, en parler.
- Ce n’est pas important… mon point de vue. Vous faites vos choix, je n’ai pas à redire à ça.
- Assis-toi. Je peux te prendre une cigarette ? – Killyan en fut surpris, mais hocha la tête, prenant son paquet. Il lui en proposa une et prit place dans sa chaise de bureau. – Je n’ai plus fumé depuis la naissance de mon premier fils. Il pourrait sans doute être ton père ! On pense, quand on est jeune, que la sagesse vient avec l’âge, qu’on comprendra mieux les choses quand le temps aura donné le recul, la pensée et l’expérience nécessaire. C’est d’un faux. – Elle observa sa cigarette entre ses doigts noueux et tendit la main pour prendre le briquet des doigts de Killyan, l’allumant. Elle inspira doucement. – Quand j’ai rencontré Patrick, ce n’était pas le premier, évidemment. Mais j’ai su que c’était lui. Ce sont des choses qu’on apprend, je pense, avec l’expérience des rencontres. Et je l’ai su quand nous nous sommes embrassés pour la première fois. – Elle fit un geste pour chasser la fumée… ou les souvenirs. – C’était une sorte de conte de fées, tu vois ? Mais… La vie est différente. C’était heureux, tellement heureux, mais l’on ne voit les choses qu’en surface, dans l’instant. Les gens se meurent. - Elle tira encore une bouffée sur sa cigarette, puis l’écrasa dans le cendrier de la table de nuit. – Pas les sentiments, retiens bien ça. Parfois, on préfèrerait sans doute. En fait, quand tu vois la personne que tu aimes, tu devrais tenter de l’imaginer incontinente, sénile. Tu devrais essayer de réfléchir au jour où elle ne se souviendra plus de ton prénom. Et tu seras sans doute effrayé, tu sais. La peur, c’est l’un des plus vieux moteurs des hommes. La peur… »
Killyan sentit une incroyable chape en plomb lui tomber sur les épaules. Il éteignit la lampe de chevet et perçut l’ombre fondre sur lui, les bras sans mains, les bouches sans lèvres. Cette petite vieille femme lui faisait à présent autant de pitié que d’une peur irascible.
Cette nuit-là, couché dans son canapé, Killyan ne trouva pas le repos.
Mme Glaron était partie chez sa sœur. Elle en avait informé Killyan alors qu’il était en train de se réveiller. Il avait tenté de s’extirper de sa couverture pour venir la saluer, mais avait finalement abandonné l’idée. Elle le lui avait conseillé. Elle l’avait aussi remercié puis était sortie. Une pensée l’avait frappée mais c’était éloigné aussitôt, alors qu’il rechutait dans les limbes d’un sommeil profond.
Plusieurs heures plus tard, les lueurs mornes du jour s’étirant dans ces flots de nuages hivernaux le tirèrent de son sommeil. Et il fut accueilli à bras ouverts par un frisson. Le salon était congelé. Il souffla devant son regard plusieurs fois pour s’assurer de ne pas voir ses propres expirations. Une fois que preuve en fut faite que ce n’était pas le cas, il se leva, s’étirant en sentant ses os craqués. Puis il prit ses habits qui traînaient au pied du canapé, les enfila rapidement. Se levant, il gagna la pièce face au salon. La machine senseo était un des rares objets de luxe qu’il s’était accordé et il la laissa vibrer dans l’étroite cuisine, cherchant dans ses placards quelque chose à manger. Le mécanisme de ses gestes était finement réglé : quand bien même il savait pertinemment qu’il n’y avait rien à manger, il sondait ses rangements avec intérêt, le regard embué de sommeil. Le problème était à prendre à l’envers. Le rituel nécessitait une gestuelle précise, très symbolique. Finalement, il était plus question de provoquer un effet par l’accomplissement de mouvements significatifs dans le contexte du rituel. Par exemple, fourrager ses fournitures à la recherche d’un petit déjeuner décent lui remplissait déjà le ventre en partie. En partie seulement.
Il retourna au salon, posa la tasse sur la table basse, puis alla chercher dans sa chambre son portable. Rapatrié dans son canapé, il posa ledit ordinateur sur ses genoux, l’allumant en tendant le bras vers son café.
dimanche 25 janvier 2009
Extrait : Graveyard Land
La nuit s’étirait en bandes funestes, du noir plus noir encore que le noir nocturne lui-même, qui ouvraient des bouches murmurantes, faisant pleuvoir les secrets comme la neige, sur le pavé irrégulier des venelles de Graveyard Land. C’est ainsi que les couleurs ternes qui tapissaient volontiers les rues disgracieuses, les toitures effilées et les façades austères se virent masquer par des soupires de coton blanc, déposés là comme par mégarde et s’y accumulant suffisamment pour donner aux badauds l’impression fugace que le monde s’était retrouvé enveloppé de sérénité. Chose rare à Graveyard Land.
Durant cette même nuit, les voitures de police, les jolies, avec des courbes harmonieuses et très rétros, vinrent s’arrêter devant une de ces maisons étroites, qui se pressaient les unes aux autres comme des moineaux frigorifiés. Des agents à la mine bonhomme sortirent des véhicules, se saluèrent pour ceux qui ne s’étaient pas croisés au central et marchèrent de concert vers la porte principale. La voisine qui avait appelé était sur le trottoir, elle leur expliqua qu’elle avait entendu du bruit à l’intérieur. Ce qui paraissait normal, pour une maison habitée. Mais qui ne devait pas se révéler outre-mesure rassurant, car ce bruit avait ressemblé d’avantage à une lutte qu’à une partie de bridge. Elle était fort amatrice de bridge, aussi savait-elle le bruit que faisait une de ces parties à travers les cloisons d’un mur. Or, elle était catégorique, on s’était battu dans cette maison, mitoyenne à la sienne.
Les policiers s’étaient donc approchés de la porte. Demeurés entr’ouverte, ils se glissèrent à l’intérieur, et, après s’être enquis du nom de cette famille, appelèrent conjointement « Mr Carnassier ! » ou « Madame Carnassier », voire même « Enfant Carnassier ». Aucune réponse ne fut faite, aussi, après avoir fait le tour du rez-de-chaussée en vain, ils décidèrent de grimper à l’étage. Une odeur plus étrange y flottait. Indubitablement, bien qu’ils n’auraient su dire avec exactitude ce qui s’était passé ici ou quelle aurait pu être l’origine de cette odeur. La chambre des enfants était vide. Une tension incongrue, silencieuse et sournoise pesa sur leurs épaules, au point de les dissuader d’appeler davantage la famille Carnassier, conscient qu’ils allaient très probablement découvrir une partie du mystère.
Ils en découvrirent en effet une partie. Dans la chambre des parents. On s’était bel et bien battu. Il ne restait qu’une personne présente. Morte, bien entendu. Ils comprirent, en observant le corps, que celui-ci avait subi sans aucun doute possible, quelque chose que leur conscience eut du mal à réellement se laisser pénétrer. Monsieur Carnassier avait été autrefois un homme opulent, à n’en point douter. Ce n’est qu’une fois l’évidence de ce qui avait entraîné sa mort clair dans l’esprit des policiers qu’ils se permirent de vomir.
La guérite était un passage obligé vers la rue oblique qui menait à l’arrière-cour du commissariat. Bien qu’elle n’ait eu aucun intérêt réel, on y avait laissé un agent, au cas où. Plus par tradition que pour autre chose. Ainsi donc, le vaillant Berthold y passait les dernières années de son service, à se geler les os dans cette froideur nouvelle qui s’était abattue avec la nuit sur Graveyard Land. Et les hivers ici étaient on-ne-peut-plus rigoureux. Aussi avait-il branché un petit réchaud, vers lequel il tendait ses mains noueuses serties de mitaines mordues par le passage des années. Il comprenait à peu près la logique qui avait poussé les autres à le renvoyer à ce petit coin de pavé complètement inutile. On avait besoin des agents de l’ordre ailleurs, c’était tout à fait normal. Quoique Graveyard Land n’ait jamais été une ville où la police put faire quoique se soit… Il leva les yeux vers les fenêtres étroites, toute en hauteur, qui constellaient la façade opposée à lui, en surplomb et frissonna. Mais l’œil de bœuf semblait le lorgner avec une lueur mauvaise. Il finit par secouer la tête en tâtonnant ses poches à la recherche de son paquet de tabac, grommelant.
Berthold se frictionnait les mains avec véhémence quand il entendit un bruit provenir d’un segment de rue en coudée, plongée dans la nuit. Il sentait son arthrose peser de tout son poids dans ses poignets et accueillit les claquements discordants qui remontaient la ruelle irrégulière avec un grommellement vindicatif. Sortant de la guérite, il saisit la lanterne et la leva plus haut – avec un bref juron -, jetant ses lueurs tremblotantes sur la forme indécise qui se présentait dans le noir. Une courte silhouette, trapue, menait une carriole grinçante. Cet homme était vêtu de tout un amas de chiffons grisâtres, qui remplissait le banc avant du véhicule. Par-derrière elle, de grands sacs étaient entassés. Des sacs dont la taille se révélait toujours si anthropomorphique que cela en mettait le garde mal à l’aise. Mais comme chaque fois que ce funeste débarras passait devant lui, le garde ne fit rien. Il se contenta de garder la lanterne suffisamment haute pour voir la marque attendue, acquiesçant avant de la rabaisser aussitôt : « Bonsoir Halicère.
- Bonsoir Berthold, répondit le cochet. Louvoyant avec peine, le convoi, tiré par un cheval fatigué, s’arrêta devant le vieil homme. « La nuit est fraiche, dirait-on.
- Très, on va encore avoir un hiver à crever, si tu m’passes l’expression.
- Tant que j’ai du bois à engouffrer dans mon fourneau, moi, tu sais, que les gens crèvent, ça me paraît une bon compromis. Hé, détends-toi, Berthold, je plaisante. Tu souhaites vivre vieux, toi, j’oubliais.
- Pas de ça, Halicère. Ouais, je vivrais bien un peu plus. J’ai une retraite dont j’aimerai profiter. Ca m’paraît que de juste si je peux dépenser mes deniers âprement gagnés ! » D’un geste de main, Halicère repoussa définitivement ce sujet et se contenta de modifier légèrement son assise sur son banc : « Alors, quoi de neuf au central ?
- Ca bouge dans tout les sens. Ca fait des années que j’ai pas vu ça. La camionnette du légiste est arrivée à toute blinde. Elle était entourée de plein de képis, pour que personne n’en approche. Ils ont emmené le corps en grande pompe jusqu’à la morgue du d’ssous. Et d’puis, personne y entre, ordre du commissaire Lorvedant ! »
- Mais… et mon boulot, à moi, faudra bien que j’y aille, à la morgue. » Berthold tapota son épaisse moustache, là où normalement, ses phalanges auraient dû tambouriner contre ses lèvres. Il n’avait pas songé à ce problème-là, en colportant l’unique ragot digne d’intérêt de son catalogue. « Ils ont pas le choix, de toute façon, rien ne peut être si grave qu’ils ne t’ouvrent pas la porte, pas vrai ? marmonna-t-il, alors que ses propres mots, à mesure qu’ils se déversaient, lui arrachaient un petit frisson.
- Non, évidemment. De toute façon, j’verrais bien. Allez, mon brave Berth, je dégage, bonne nuit ! »
La carriole s’ébroua et attaqua la ruelle étroite. Le vieux policier le suivit du regard, jusqu’à ce qu’il disparaisse derrière la courte coudée. Pour sa part, il n’avait pas été réellement rassuré par sa propre idée. Et si c’était suffisamment grave pour retenir même le croque-mort ? son imagination peinait à appréhender quelque chose de cette gravité, mais il savait que personne n’en ressortirait grandi. Frissonnant dans son épais manteau, il reprit place bien assis dans sa guérite.
Dégagée de toutes voitures, la rue était pratique pour y évoluer jusqu’au portique ouvert menant à la cour intérieur du commissariat. On était pas trop suspicieux, dans la ville. La confiance régnait à peu près et Halicère n’avait aucun mal réel à naviguer jusqu’ici.
Il s’arrêta et ne prit pas la peine d’attacher les rennes de son cheval, ce dernier demeura immobile et silencieux, inexpugnable à moins que son propriétaire ne le lui ordonne. Se dépêtrant avec ses couches de lambeaux élimés, il marcha de son pas claudiquant jusqu’à la porte surmonté d’un auvent et entourée de deux luminaires aux couloirs pisseuses. Il frappa plusieurs fois et patienta jusqu’à ce qu’un bruissement de murmures se fasse entendre derrière le panneau. Quelqu’un entrouvrit, le contempla et referma brutalement. Avant que la porte ne soit ouverte en grand. « On a un problème. On a un type et… selon les premières estimations, il ne risque pas de… enfin, vous voyez. Donc en fait, on a rien pour vous et on s’en excuse. » Et la porte de se clore à nouveau.
Halicère contempla devant lui ce panneau de bois emplissant à présent la totalité de l’encadrement. Il n’aimait pas trop cela. Il aurait préféré voir le corps avant de décider s’il n’était pas pour lui ou pas. Mais il se détourna du commissariat et progressa vers sa carriole en grognant quelques amères paroles. Il reprit sa tournée en silence, plongé dans le doute.
La voiture longea prudemment la voie et bifurqua au panneau. Les pneus s’engagèrent en cahotant légèrement, la surface accidentée mettant leur résistance à dure épreuve. Puis la route s’ouvrit en une large bande d’un noir un peu miroitant. Les phares n’étaient pas aussi précis que Nathan les avait pensés. Et à la vérité, c’était d’autant plus dommageable que Nathan ne regardait pas la route mais le fond de son esprit, entièrement courbé à réfléchir, à saisir son objet d’interrogation pour occuper le long trajet qui le séparait de Graveyard Land. La neige avait commencé à tomber et la nuit s’était bien vite paré d’orange et de violet comme toile de fond, avec des flocons comme des ballerines qui virevoltaient sensuellement dans les souffles impétueux du vent.
Les mots. Il n’avait pas tout les mots. Il se demandait d’ailleurs s’il les aurait tous un jour. Quelque chose lui échappait depuis qu’on lui avait posé une question simple, mais d’une redoutable réflexion. Pouvait-on réduire à des mots toutes les formes de sentiments, de situations, de pensées ? En fait, peut-on réduire tout le panel humain à un récit de fiction ? Et à présent, il s’interrogeait. Il avait répondu « oui » sans hésiter, mais il remettait ses propres capacités à le faire en question. Simplement, il s’était rendu compte qu’il était des objets de pensée qu’il n’arrivait pas à réduire en mot. Par exemple, la colère. Pouvait-on essayer de compiler la colère pour en extraire une substantifique moelle littéraire et la coller sur le papier ? Il aimerait. Il aurait bien voulu écrire sur la colère, c’était ce qui avait provoqué cette question, mais il s’était rendu compte que le sujet lui échappait. Il n’y arrivait pas. Violence et absurdité, des bons thèmes pour une histoire, mais rien n’y adhérait que sa pensée ait pu y fixer.
La voiture s’engagea sous les entrelacs des branchages du plus morbide des bois. Les arbres, par une magie de l’optique, se dressaient sur le fond de nuit aux couleurs subrepticement irréelles. Et le macadam se permettait des élans sinueux, serpentant gratuitement, comme s’il n’avait jamais voulu que perdre son voyageur. Lui bouleverser son sens de l’orientation et l’amener à s’inquiéter sur le sens définitif de ce chemin.
Quelque part, cette hubris qui peinait à s’inscrire sur ses feuillets était l’écho de cette propre fureur qui naissait en lui. Car si Nathan était un homme de lettres, il n’en demeurait pas moins homme. Et s’il avait décidé de prendre la route de Graveyard Land, ce n’était pas simplement pour y donner une conférence au club d’écriture local, qui le priait instamment, depuis des années, d’accéder à leur requête. Il avait découvert que quelqu’un s’y trouvait qu’il voulait absolument rencontrer. Certaines situations, pensait Nathan, exigeaient qu’un homme eut le courage – ou l’hubris, justement – de se résoudre à se faire monstre.
Les premières demeures apparurent. Rangées les unes contre les autres, la première observation de Nathan se les figura comme des moineaux s’abritant du froid. Plutôt rural et simple. Mais préférable à la seconde, qui se afficha une analogie avec des dents. Des dents de cadavres, qui coiffaient le bord de route comme un panneau de prévention « Etranger, n’entrez pas ! » Les maisonnettes étaient si anciennes que l’on s’attendait presque à trouver du chaume plutôt que cette tuile sombre, assombrie davantage par l’humidité, qui avait noyé la courbe d’une crevasse noirâtre et donnait à l’ensemble de ces toitures effilées une allure écailleuse.
Nathan s’amusait à penser que la présence de neige serait comme un baume appliqué sur ses blessures. De profondes entailles portées à son âme, et qui rougeoyaient encore. Mais, à l’approche des bicoques sordides qui ouvraient Graveyard Land, il devina que ce ne serait pas le cas. L’impression homogène d’irrégularité le mettait finalement mal à l’aise. Du moins, pas directement, c’était un malaise habité de quelque chose de plus sombre. Nathan observait, à mesure que la voiture ralentissait pour se laisser encercler d’habitations grinçantes,
Nathan se demandait simplement si, le moment venu, il pourrait devenir monstre.
Et s’il pourrait en faire le récit, peut-être.
Lorvedant mâchonnait l’intérieur de sa joue avec une volonté nerveuse de paraître le plus dégagé possible malgré la présence de l’étranger et du corps. Il essayait tout ce qui était possible pour ne pas avoir l’air de celui qui a… quoi ? Peur. Pas exactement. Il n’avait pas les « fouettes », comme on le lui avait lancé en rigolant. Nan, quelque chose comme du malaise, comme dormir avec un cadavre dans son lit. Bien que l’image n’eût plus rien signifier de nos temps. Il fit le tour de la table, lançant parfois des regards au médecin légal qui lui, n’arborait qu’un sourire détaché, affectant qu’un intérêt nonchalant et scientifique pour toute l’affaire. Comme si confronter l’impossible était une simple inflexion de l’esprit, pour le docteur. Lui ne semblait pas du tout touché par la présence incongrue de la tiers-personne qui se tenait aux pieds du cadavre, se massant le menton avec distraction. Monsieur Drave, s’était-il présenté.
« Nous l’avons retrouvé dans sa chambre, entonna Lorvedant en se positionnant à la tête de la table d’autopsie. Il était en position assise. Nous avons retrouvé ça, à côté de lui. – Il tendit une paire de photos à l’enquêteur, qui s’en saisit. Elle présentait des outils de jardinage, dont un, particulièrement vicieux, composé de trois griffes, courbées comme des serres d’oiseau de proie. Le correcteur hôcha la tête et Lorvedant poursuivit. – Il était assis sur le drap pris sur le lit. Tous les meubles avaient été repoussés. Aucune trace d’agresseur. Aucune empreinte relevée d’une autre personne, pas même de la femme ou des deux enfants. Aucune trace de pas, pas un cheveu. – Il marqua une pause. – Normalement, la personne qui a commis ça aurait dû recevoir des projections de sang, on aurait dû pouvoir identifier une présence. De plus, le sang aurait dû agir un peu comme la farine dont on couvre un sol. Si quelqu’un avait perpétré ça, on aurait trouvé des traces de pas s’éloignant du corps – il grimaça en remarquant son propre usage du conditionnel – On… on en a déduit… eh ben… - il haussa les sourcils en pinçant les lèvres.
- Les traces de sang sont extrêmement localisées, lui vint en aide le médecin. Il n’y a pas eu de projections. Aucun coup violent. Le découpage a été ferme, très précis. Je peux vous dire qu’il s’y est pris en professionnel. »
Un silence pesant fit écho aux paroles presque admiratives du légiste. Monsieur Drave massa doucement son masque, faisant le tour de la table. Il se pencha sur le gouffre qui occupait à présent la place de la bedaine de Monsieur Carnassier, ce qui colla à Lorvedant un sursaut de dégoût qu’il tenta de réprimer. « Il a tout mangé… cru ? demanda-t-il enfin.
- Oui, Monsieur, répondit le commissaire, se demandant si ce n’était pas là une question pour le mettre davantage dans l’embarras.
- Et où dites-vous que se trouve le reste de sa petite famille ? » Lorvedant et le médecin légiste s’échangèrent un regard. « En fait, expliqua le commissaire, nous n’en avons aucune idée. Aucune trace d’eux sur la scène du crime. Nous avons relevé de leurs empreintes partout, mais pas une trace de bataille dans la chambre des enfants, par exemple. Ils n’ont pris aucun habit, aucune affaire. Notre hypothèse voudrait… - Nouveau regard au légiste – qu’ils aient suivi un quelconque agresseur sous la menace d’une arme. C’est ce qui nous paraît le plus cohérent.
- Une idée peut-être de pourquoi le tueur aurait emmené la famille de sa victime ? Une prise d’otages ?
- Ca paraît évident. Peut-être aurons-nous sous peu une demande de rançon, répliqua doucement Lorvedant, essayant de donner de l’emphase à sa réplique qui en manquait grandement. Le légiste opina pour signaler son approbation, mais Monsieur Drave, dont le masque inexpressif toisait les deux hommes, semblait ne pas vouloir lâcher le morceau. « Monsieur Carnassier aurait-il eu accès à une fortune particulière ? Ou peut-être son épouse elle-même est la fille d’un riche propriétaire ? J’attends, précisa Monsieur Drave.
- Pas spécialement, en conclut Lorvedant, en regardant ses semelles.
- Ils étaient revenus, souffla le légiste. Et ils sont repartis. »
Les deux larges orbites de Drave se posèrent sur lui, dans le long silence qui suivit la remarque. Puis ils s’en détachèrent lentement. « Je vous prends le dossier.
- Demandez-le à ma secrétaire, Mademoiselle Cranaque. »
jeudi 25 décembre 2008
Intégrité en Espace Vide
Une lumière se mit à clignoter avec frénésie sur le tableau de bord, bientôt relayée par une constellation de lumières semblables, accompagnées de « bip » tout aussi bruyants. Et qui réveillèrent enfin Gregory Peck, qui grogna en réponse. D’un revers bien senti de la main, il réduisit au silence l’infernale sirène, puis se redressa en jurant. Choc. Comme à chaque début de cycle, son front heurta le panneau de contrôle vissé à l’horizontal au-dessus de sa couche étroite. Et comme à chaque début de cycle, Peck songea à dormir, à sauter un cycle pour attendre le suivant. Mais non, pas le temps. Se poussant de la paume des mains sur l’encadrement de sa cellule de repos et, selon les lois de la gravité, il s’expulsa dans le boyau menant aux commandes. D’abord un court passage par le tube d’hygiène, qu’il pénétra après avoir laissé ses habits en suspens dans l’exigu corridor. Un « clip » furtif, et une voix grésilla. Selon l’orbite, Peck supposa qu’il devait capter les émissions du Conglomérat Economique de la Côte Est d’Amérique du Nord. La voix s’emporta, s’exclama : « La Nouvelle du Jour vous est annoncé par la Soyo Corp. : Son Excellence Lance Abernach de l’Eglise de Gaïa viendra apporter sa collaboration à la Conférence de la Théoriginie qui se tiendra à New York ! Alors, ça, c’est pas de la nouvelle, hein ? - Jingles.- » C’était bien le Con-Eco de la Côte Est. Une fine pellicule adhésive se colla à sa peau, projetée par les valves clairsemant la paroi circulaire. De ces mêmes valves jaillit de l’eau, de courts jets sous pression qui firent mousser la pellicule. Le tout disparut bien vite dans le goulot. Pour être purifié en vue d’une nouvelle utilisation, un cycle plus tard.
Peck éteignit la radio et attrapa son caleçon flottant tout en allant au tableau, assemblage de couleurs, de lumières, de câbles et de bruits vibrants et toussant, grondant vulgairement, sans harmonie. C’était son quotidien, ces images frémissantes sur les écrans pris dans les toiles de fils électriques. Toutes ces conneries, elles auront mes yeux. Un cycle, je vais me réveiller et ce sera le noir. Plus rien. Ma cornée bousillée, mes rétines agonisantes, voilà ce que ce sera. Et j’arriverai jamais à trouver le com terrestre pour prévenir la base en bas. Avec ces foutues rotations, j’arriverai même pas à sortir de mon tube-couchette. Ils me relayeront. Ils changeront d’opérateur orbital, mais jamais à temps. Je serai une putain de carcasse desséchée, avant qu’un suppléant n’arrive avec les secours, ou même sans. Y’a tellement d’opés qui se balancent dans l’espace et dont on retrouve rien. Et les stations-relais restent vides. Ces saloperies qui sont à présent équipées de système automatique de fermeture et dépressurisation. Toute la machinerie se mettra en veille, attendant 5 jours ou 5 siècles s’il le faut l’opérateur suivant. Oh, il y avait bien une aide psychologique, une voix désincarnée dans le com terrestre et qui vous parle, calme et sereine, vous assurant que vous n’êtes pas seul perdu dans l’espace. Que vous êtes un chic type et que la station où vous êtes enfermé est en fait une coquille douce et bienveillante qui vous protège en son sein accueillant. Peck frissonna. Tout ce qu’il avait été foutu de faire, c’était de raconter au psy de l’autre côté du micro son rêve. Un rêve récurant, plutôt courant chez les opés orbitaux, selon son interlocuteur. Dans son rêve, les parois de la station étaient arrachées à la structure métallique dans une espèce de hurlement dû aux changements de pression et se retrouvaient happés dans l’espace. Et lui était projeté avec, dans l’espace. Un espace sans étoiles, sans planètes, sans soleil. Il était seul, dans un noir infini, il flottait juste, avec la conscience de lui-même en train de flotter, d’errer dans ce vide parfait, sans bruit, sans présence. Sans rien. Il se réveillait souvent en sueur à ce moment-là, tout tremblant. Cet instant où il prenait conscience qu’il n’existait rien. Rien ni personne. Juste la solitude. L’éternelle solitude.
Il se cala dans son fauteuil, attachant la ceinture pour ne pas décoller subrepticement durant son travail et attrapa son pantalon, qui venait à sa rencontre. Ce souvenir l’avait à présent pétrifié et il souhaitait s’en défaire en se plongeant dans le relais. C’était ce froid qui accompagnait la prise de conscience, cette matérialisation thermique qui lui dégoulinait le long de l’échine, comme un doigt posé sur l’erreur universelle. Il en avait parlé à un autre oporb du Con-Eco nord-eurasien, Jah, une fois, mais ce dernier lui avait donné une étrange interprétation de ce rêve, qu’il faisait aussi. « Allo ? Greg ? dit une voix dans les haut-parleurs, tandis qu’à l’écran apparaissait un visage au nez empâté et aux lèvres pleines. Merde, pensa Peck, j’ai dû composer ses coordonnées sans même m’en rendre compte. Je vais pas lui raccrocher au nez, maintenant… « Ouais, c’est bien moi, salut Jah.
- Tu tire une sale tronche, ça va pas, man ? demanda Jah de son ton traînant.
- Je viens de prendre mon cycle.
- Et il t’a pas loupé.
- J’ai encore fait ce rêve, tu sais, celui dans le noir, avoua Greg en plissant la bouche.
- Et tu le flippes encore ? il est pourtant pas si effrayant. Moi, je le trouve même très bien, en fait.
- C’était quoi encore, ton histoire à ce sujet ? » Tant qu’à faire, autant le questionner, maintenant que la discussion était lancée. Peck se saisit d’un paquet de cigarettes et en alluma une. La fumée s’éleva et fut directement prise dans le purificateur d’oxygène, un filtre installé par la compagnie qui l’employait et dont l’utilisation était retenue sur sa paye. De vrais voleurs ! « Man, t’écoute pas ? C’est pourtant simple, le noir que tu vois, il est entier, sans limite, hein ? il est plein et vide à la fois, il ne comporte nulle erreur, nul doute ?
- On peut voir ça ainsi, ouais, fit affirmativement Peck, qui ne voyait pas la logique d’un tel développement.
- C’est le Tout-Originel, man, c’est Dieu que tu vois, c’est Sa présence, infinie et illimitée. C’est pour cela que tu ne vois rien, en fait. Il n’a pas de présence physique, sa force, sa totalité lui suffit à lui-même. Il se suffit à lui-même. Il est, tout simplement. Tu vois, man ? Dieu, c’est l’Espace, l’Espace Révélé.
- Mais… attends, tu veux dire que c’est… enfin, c’est illogique, pourquoi nous, on le verrait ?
- Parce que nous, on est dans l’espace, man, on est à son contact, au plus proche de lui. On raisonne au niveau de la galaxie, on est plus rattaché à l’esprit terrien.
- Mais si c’est bien lui, persévéra Peck, pourquoi ne nous a-t-il pas fait adapter à l’espace ? Pourquoi doit-on respirer de l’air pour survivre alors qu’on pourra vivre directement avec lui.
- Man, c’est des épreuves qu’Il nous envoie. Pour qu’on soit digne de Le voir. Ce sont ces épreuves que l’on a réussi, nous. On est les nouveaux moines, on est retiré, plus proche de lui pour pouvoir méditer et sentir Sa présence. » Peck se sentait tellement ignorant, dans ces moments-là. Il aurait bien voulu trouver les failles – il était convaincu qu’il en existait – dans ce raisonnement, mais il n’y parvenait. Il hocha la tête, salua Jah et raccrocha, prétextant le début de son temps de service, ce qui n’était pas totalement faux. Finalement, est-ce que cette façon de pensée était pire qu’une autre ? Elle semblait réussir à merveille à Jah. Il ne serait sans doute pas au nombre de ceux qui allaient un jour ouvrir le sas et se projeter dans la Grande Bouche. Et se retrouver pulvériser en moins de deux. Enfin, pour ceux qui ne mettaient pas leur combinaison. Pour les petits vicieux qui aimaient que ça dure, ils pouvaient mettre leur combinaison, débrancher le com sub-vocal et le localisateur qui bipait la Terre et lui envoyait les coordonnées de l’opé qui quittait sa cabine. Et ceux-là mourraient alors à petit feu. Personne n’irait les récupérer. Oh, ils apparaissaient bien sur les radars des vaisseaux qui faisaient la navette entre la planète et les satellites artificiels, mais qui pouvait faire la différence entre un corps et un morceau de tôle d’un chantier orbital quand il y avait tant de débris en état stationnaire autour de la Terre ? Ce n’était rien de plus qu’un point verdâtre sur l’écran. Et avec l’Assistant de Survivance connectée à la combi, cela devait bien prendre au moins 7 jours pour qu’ils finissent par mourir. Souvent de faim ou de soif. Au mieux, d’un disfonctionnement de l’appareil respiratoire. Dans ce cas, ils déliraient pour le reste du temps qu’ils vivaient encore. Peut-être voyaient-ils effectivement Dieu.
Peck regarda l’écran viré au noir, effaçant les traits de son interlocuteur. Et si sa réflexion était à prendre à l’envers ? Jah sous-entendait qu’un dieu est une entité figée dans le « non-agir », dissociée de la Création. Une entité qui ne vit que pour elle et par elle. Une personnalité dans l’infini, pleine et entière, libérée des contraintes matérielles et dont ne subsiste que l’essence pure. Alors ce rêve qui le projetait dans l’espace peut-être le plaçait-il en fait dans ce divin état. Peut-être était-il un dieu alors. A la vie sans limite, sans force extérieure, sans extérieur en fait. En communion avec lui-même. Un Dieu pour lui-même, voilà. Peck frissonna. Cela n’allait pas. Un bris de glace glissa le long de sa colonne vertébrale. Il savait à présent pourquoi Dieu avait créé les êtres humains. Par solitude sans doute. Parce qu’il n’est pas d’espace, ni de temps, que l’on puisse affirmer par sa propre identité. Il faut qu’il soit reconnu par une autre personne. Un Autrui. Ca rejoignait peut-être ce que disait Jah. Un Dieu qui aurait attiré à lui ses enfants, pour s’accomplir dans l’autrui, des milliards d’autrui prêt à se joindre à lui dans une communion universelle. Et nous ne serions qu’un ? Plus de Greg, ni de Jah, ni de Terre, juste Lui. Et à nouveau la solitude. Un nouveau cycle.
mardi 23 décembre 2008
Extrait : La Tour
Le long du béton, parfois, il y avait d’étranges vibrations. De la machinerie s’activait quelque part dans ces murs et l’on pouvait en percevoir les remous jusqu’ici. Jack passait la plupart du temps à fermer les yeux pour essayer de retrouver, dans son souvenir, le dessin de ces lieux qu’il avait traversé de nombreuses fois. Mais sa mémoire semblait le fuir dès qu’il tentait de mettre la main – mentale – sur les plans. Du mouvement sourd et ininterrompu. Dans son souvenir, il y en avait beaucoup par ici, il devait y avoir une salle des machines. De celle qui ne sont pas composées vraiment d’acier, parce que le Seigneur-aux-Bouches n’aime pas cela. Non, celles qui étaient faites d’alliages étranges, entre métal, végétal et… il ne savait pas exactement.
Sur son dos, le jeune garçon-fille s’était finalement endormi, lui laissant au moins l’opportunité de penser sans raconter toutes ses histoires. Normalement, s’il avait vu juste, l’attention de la plupart des gens occupant la tour devrait s’être tournée sur le barde qui était arrivé au dernier étage. Cela faisait une sacrée marge. Ce qui angoissait toutefois Jack, c’était l’absence d’armes. Du moins des armes normales. Un son de voix brisa le fil ténu de ses pensées. Il se stoppa net. Sous ses pieds s’étendaient à présent les coursives métalliques de passerelles se perdant dans le noir et les vapeurs. Il n’avait même pas remarqué combien la chaleur avait augmenté, devenant presque étouffante selon les bouffées qui s’élevaient de gueules béantes dans les murs ruisselants. La salle des machines, exactement ça. Des orbes colorées illuminaient de lueurs orange-fiévreux parmi les dents circulaires qui virevoltaient dans les ténèbres.
Jack glissa doucement au sol et posa avec sollicitude son compagnon, puis tendit l’oreille. « Fais attention-tion avec ces chaînes ! Riiiiiiih ! On ne sait pas d’où elles partent et où elles finissent, sinon qu’elles sont là pour pendre. Riiih ! On devrait plutôt s’inquiéter des rouages, non ? grinçait une voix.
- Et pour atteindre les rouages, maugréa une seconde voix, il faut pousser les chaînes. Sinon, on n’arrivera pas à fermer les portes de cet étage ! – Quelques bruits de chaînes qui s’entrechoquent, suivi d’un lourd soupir - On ne m’a même pas dit ce que le Tout-Haut voulait exactement.
- Notre Seigneur-aux-Bouches a dit et dit et dit – riiiiih ! - que nous devions les retrouver au plus vite, avant que le Maître-Barde ne s’échappe lui aussi-iiiih !
- Ca ne t’étonne pas qu’il soit tombé aussi rapidement sur le Maître-Barde ? On dit qu’il était déjà ferré alors même que le Conteur s’évanouissait. Il est arrivé en pélican – Tu sais, celui avec des ailes de chauve-souris, le plus laid de tous ! - il y a tout juste quelques heures. »
Jack passa la moitié de son buste par-dessus une balustrade parcourue de belles feuilles ciselées et aperçut les deux silhouettes qui discutaient sur une plate-forme en contrebas, entourant un fossé où plongeaient les chaînes. Son regard chercha rapidement le long des tiges rutilantes qui s’enfonçaient dans le noir. Il vint s’accroupir et retirer une longue barre de fer coincée entre deux plaques. Cette dernière poussa un bruit sec sans céder. « Hiiiiii ! T’as pas entendu du bruit, là-haut ? On ne devrait pas aller jeter un coup d’œil-hiiiii ! grogna soudainement celui qui apparaissait comme disposant d’un bec noir veiné de blanc sale. Son interlocuteur était large d’épaules, sa tête enfoncée entre, dans l’absence de cou. Ils portaient tout deux des tuniques sombres relevées de renfort d’une matière que l’on eût dit de l’obsidienne. Le plus épais tira de sa ceinture un petit objet, court, et signala d’un mouvement de son menton double la toile de passerelles au-dessus d’eux. Celles où Jack se trouvait. Il lâcha la barre et s'accroupit pour passer son cou sous la rambarde. Le compère au bec venait de sortir un objet pareil à celui de son compagnon et s'approchait d'une échelle. L'esprit de Jack entrait déjà dans les multiples moyens d'en venir à bout le plus vite et discrètement possible. Souplement, il passa outre les barreaux de métal et posa le pied sur une courte corniche. Assurant son appui, il glissa sa main le long du mur humide puis tout son corps, dans un mouvement sinueux, vint se plaquer. Alors que la créature montait lourdement à l'étage, il progressait sans bruit vers une chaîne dont il se saisit doucement. Le tintement fut couvert par le bruit des rouages qui s'enclenchaient alors que le gros, plus bas, tirait un levier en marmonnant. Jack se laissa pendre, avec des gestes appuyés. Ses muscles étaient des noeuds rougeoyants. Son coeur semblait battre au ralenti, comme s'il participait, comme tout le corps, à l'effort pour minimiser le bruit.
Alors que l'homme à tête de perroquet atteignait la plate-forme du dessus, il tenta de chasser l'urgence de son esprit. Il sentait, sur sa main, le contact froid d'une dégoulinade noirâtre et poisseuse sous sa manche. Ca glissait le long de sa paume et venait couvrir ses doigts. Du bout de son index, cela formait un long filet, au bout duquel la goutte s'alourdissait et prenait consistance, devenant aussi dur que l'acier, et sans doute aussi coupant. L'épais personnage lui tournait le dos, droit devant lui. Il s'en approcha, encore quelques pas, effleurant à peine la tôle du sol. Le mouvement fut si vif que l'être ne se sentit même pas mourir. Son oeil fut tout simplement chassé de son orbite par la pointe noire qui pendait au doigt de Jack. L'autre se vida de toute vie. "Hiiiiiiii ! Y'a un type ici, un môme, même ! J'crois bien que c'est... Hé ! Tu m'écoute ? Lança le perroquet, se retournant vers l'endroit où devait se trouver son compagnon, et où il ne vit que Jack, déposant l'homme doucement au sol. Ajustant son arme, il cria : "Hiiiiii ! T'es le guerri-hiiiiii-er, toi !" mais son interlocuteur ne répondit pas. Dans une roulade, ce dernier arracha des mains de son précédent adversaire l'arme qu'il tenait et fit feu sans viser. Deux coups s'élevèrent.
Les doigts de Jack serrèrent sa jambe dans un grognement, alors que le perroquet hoquetait en pressant sa main couverte d'un duvet de plumes verdâtres sur son cou. Il y eut un instant de flottement où les deux combattants songeaient à leurs plaies respectives, l'esprit embrumé par la douleur et la surprise. Puis aussitôt après, l'homme au bec tendit les bras dans un grand hululement, produisant un bruissement semblable à la friction de deux pages de papier mais si amplifié qu'il en couvrait les vibrations des machines alentours. Des plumes déchirèrent les manches de son uniforme, transformant en ailes ce qui n'avaient été jusqu'alors que des bras. Il les battit avec la frénésie de la panique et commença à prendre de l'altitude. Mais Jack avait déjà vu venir la manoeuvre. Le pistolet rangé à la ceinture, il avait, d'un revers de sa main encore couverte d'hydrocarbure, sectionné une maille d'une chaîne et s'en était saisi. Criant de douleur, il s'était élancé en courant vers la rambarde sur laquelle il avait pris appui avant de se jeter dans le vide. Le calcul était risqué, avait-il pensé, peut-être que le perroquet ne serait pas assez fort pour résister à leurs deux poids et s'échouerait dans les limbes. Peut-être allait-il le louper misérablement et disparaître aussi sûrement. Peut-être même n'arriverait-il même pas à la rambarde tant sa jambe lui faisait mal.
Le choc fut brutal, l'oiseau humanoïde perdit soudainement toute sa force et entama une chute rapide. Les machineries défilaient à tout va devant les yeux de Jack, qui serrait les dents pour ne pas hurler. Il vit passer à toute vitesse une énorme cuve rayonnant de chaleur et de quelque chose de plus vieillissant et ferma les yeux. Son véhicule amorça un large mouvement de ses ailes, freinant mollement la perte de hauteur, puis, d'un second coup, redressa la barre et passa tout juste sous l'épaisse dent d'un rouage cyclopéen.
Jack ne rouvrit les yeux que quand il sentit une gifle percutée sa joue. Des feuilles dorées lui battaient le visage, jusqu'à ce qu'elles révèlent une branche large comme une piste d'atterrissage. Visiblement, il n'était pas le seul à avoir fait l'analogie, puisqu'ils s'en rapprochaient à une vitesse bien trop élevée pour l'entreprise entamée. Alors il fit ce qu'il jugeait le meilleur.
Il lâcha prise.
Le sol le heurta violemment, alors qu'il roulait sans prise par terre. Le monde vira au violet hématome, alors qu'il hoquetait et entendait ses petits hoquets se répercuter dans les tréfonds de sa tête, apparemment vidée par le choc. Tout son corps était une unique cicatrice qui se répandait en vague de chaleur sur le sol, ne laissant dans ses os que du froid intense. Lorsqu'il rouvrit les yeux, des lumières vives l'agressèrent aussitôt, se réverbérant sur les feuilles jaunes. Il roula sur le ventre, abasourdi par les éclairs sillonnant ses côtes. Il releva la tête suffisamment vite pour voir que son compagnon de fortune avait connu le même sort, ses plumes vertes s'ébouriffant sous la brutalité du choc. Sauf qu'il était déjà debout, bien que titubant, et acheminait sa silhouette endolorie vers une arche boisée. Son cou était devenu écarlate, et une de ses mains s'y pressait toujours avec force. Jack le vit disparaître et soudain, sentit la nécessité de le rattraper battre à nouveau dans ses veines, suffisamment pour le relever.
vendredi 19 décembre 2008
Extrait : State of Mind
Le père Lebrowitz sonna plusieurs fois avant de comprendre que la sonnette ne marchait pas. Il considéra la porte de blanc cassé et écaillé, laissant apparaître un bois moribond. Il toqua et un chien se mit à aboyer de toutes ses forces, avec une hostilité peu commune. Le prêtre songea qu’il devait s’agir d’un chien païen.
La journée était chaude, le soleil était au plus haut. Lorsque le Père Lebrowitz regardait le bout de l’avenue Pasadena, sur sa gauche, il voyait, sous le piédestal de la statue de St John, une flaque huileuse d’où émanaient des ondulations de chaleur. Il sentait sa nuque brûler sous les assauts de l’astre, sans remord, tout en amorçant sa descente vers Meadow Hill, l’immense récif qui occupait tout l’horizon à l’est. Lebrowitz s’essuya furtivement le front alors que des cliquetis assourdis lui promettaient une ombre salutaire. Un visage en amas déconfis, débordant du col circulaire d’une robe blanche à fleurs, apparut sous le porche et se signa en saluant le prêtre. Avec elle vint un souffle frais, dont on entendait le bourdonnement d’une clim’ antédiluvienne. « Madame Leary ? demanda-t-il de façon rhétorique. Bonjour, je viens – au nom du Seigneur – vous poser quelques questions à propos de ce que vous avez confié au père Boucher durant la messe d’hier.
- Dites-moi, mon père, répondit l’interlocutrice avec un lourd accent, après l’avoir longuement observer. Vous s’riez pas l’gamin à Lisa Lebrowitz, le p’tit Ash ? Doux Seigneur, c’que t’as grandi ! – Et elle se signa.-
- Je suis ministre du culte, aussi, ajouta platement le prêtre, que le soudain instinct maternel de la dame avait refroidi. Alors appelez-moi « mon père » et asseyons-nous au salon pour que vous me racontiez tout ça, d’accord ? » Il lui semblait que ce qu’il avait identifié comme fraîcheur venait justement de là. « J’me souviens très bien d’quand t’étais plus jeunot, et qu’tu venais ici jouer avec ma p’tite Amanda, tu t’souviens ?... hasarda Madame Leary.
- Le miracle, « Tata » Leary, je suis là pour le miracle.
- J’sais bien que t’es là pour le miracle !...
- Mon père, la coupa-t-il.
- Mon père… » ajouta-t-elle. Il la considéra longuement. Elle semblait attendre une espèce de punition divine pour avoir fait référence à une époque où le représentant de Dieu sur terre avait joué à touche-pipi avec sa fille. Lui, il leva la tête vers une énorme montre qui pendait au-dessus de l’encadrement de la porte traînant jusqu’à la cuisine. « On pourrait aller au salon, maintenant ? demanda-t-il.
- Abraham est au salon, mon père.
- Abraham ? » demanda-t-il. Sans doute son mari. Mais quel problème pouvait-il bien y avoir avec le fait qu’un prêtre entre dans son salon ? Peut-être le maître du chien païen était-il lui-même un païen convaincu, prêt à faire cuir tout prêtre franchissant son perron. Il tendit le cou vers la double-porte vitrée qui révélait un canapé vert pourrissant et un écran de télé aux boutons larges comme son pouce. Et un molosse campant avec une austérité apparente sur la table basse jonchée de magazines féminins. « C’est mon chien, expliqua-t-elle. Il a le même caractère que feu mon mari – elle se signa. - Il est particulièrement attaché à son territoire, vous comprenez ? Il n’aime pas trop que quelqu’un entre dans le salon lorsqu’il s’y trouve. » L’attachement au territoire. Tous les habitants de Carlston l’avaient ressenti. De façon très forte et très vigoureuse, surtout lorsqu’ils avaient tous perdu ce qu’ils considéraient comme étant le « vrai » Carlston. « Eh bien… marmonna Lebrowitz. Très bien. Pas de problème. La cuisine, on peut ? – Devant le silence un peu gêné de Madame Leary, il baissa les bras. – Où vous voulez.
- Suivez-moi, mon père. »
Elle le mena vers l’arrière de la maison, marquant une pause dans la cuisine pour s’assurer qu’Abraham ne guettait pas un éventuel passage du prêtre pour lui bondir dessus. Une fois rassurée – elle avait fermé la porte coulissante menant de la salle à manger au salon – elle revint lui faire signe, dans une parodie approximative de film de guerre, de courir – accroupi, sans doute – le plus vite possible jusqu’à la porte de derrière. Le père Lebrowitz appréciait moyennement qu’on le malmène ainsi, mais il avait remarqué que le temps s’égrainait avec une lenteur incroyable par ces lieux et avait préféré faire au plus simple pour que l’entrevue s’achève rapidement.
Après tout, c’était aussi son gagne-pain. Et puis cela lui assurait de ne pas avoir à faire de sermon tout les dimanches, puisque le père Boucher considérait qu’en contrepartie, se mettre en chasse auprès des autochtones étaient une tâche relativement difficile qui occupait bien trop du temps du jeune prêtre pour qu’il puisse composer de longues monologues sur la pratique de la foi. Et Lebrowitz, qui pensait l’avoir fabuleusement eu dans l’affaire, commençait à se demander lequel des deux avait eu l’ascendant sur l’autre.
Il arriva dans le lopin de terre à l’arrière de la maison de Madame Leary. Elle n’avait pas exactement l’habitude de s’occuper d’un jardin. Comme la plupart des anciens habitants de Carlston, ils se croyaient tous encore en plein désert. Ils avaient en un sens raison, Lebrowitz n’avait pas connu le Nouveau-Mexique. Il était né en Arizona, alors que Carlston avait déjà franchi la chaîne de Meadow Hill. Il supposait simplement que le soleil du Nouveau-Mexique était plus abrutissant que celui d’Arizona, puisque ceux qui avaient connu le changement laissant toujours leur jardin en friche, comme s’ils considéraient avec béatitude la possession d’un peu de sol vert en dehors de chez eux comme une trahison des anciennes coutumes locales. Les anciens habitants formaient réellement une tribu à part dans l’histoire du comté d’Apache.
Lebrowitz, en se retournant vers la maison, remarqua l’imposant crucifix fixé à une poutre soutenant l’avancée de toit. En bois massif, verni d’une glue sombre, la silhouette du Christ en métal noir dont les arêtes anciennes avaient verdi, il semblait clair qu’il avait vécu mille et une intempéries qui l’avaient vieilli prématurément, mais il n’en était qu’encore plus impressionnant. Presque menaçant en fait. L’attention du prêtre fut heureusement détournée par l’arrivée impromptue de Madame Leary, portant un plateau où trônaient avec un évident orgueil deux verres de citronnade qu’elle posa sur la table de jardin. Le prêtre la suivit jusqu’à la table et prit place sur la chaise dépliante que lui avait sorti, dans un souci de plaire, la vieille femme. Il ne manquait plus qu’une cigarette, en fait, songea Lebrowitz, alors qu’il félicitait de quelques platitudes la citronnade. Il essayait d’avoir l’air à l’aise, même s’il n’aimait pas exactement la déférence qu’avaient les gens envers lui. Au début, il avait cru qu’il pourrait s’y faire. Il s’imaginait déjà tapant dans la boîte à cigare, posant les pieds sur la table et demandant des massages. Mais finalement, il se rendit compte que jamais personne ne remettrait sa parole en doute et que s’il demandait ces choses, il était sûr de les avoir. Ce constat l’effraya et finalement, il décida de se limiter au strict minimum. La citronnade, le plus souvent. Il étouffa un bâillement et se redressa dans sa chaise, sortant un calepin de sa belle veste, dont il tourna les pages couvertes de griffonnages pour en trouver une vierge de toutes inscriptions. « Je vous écoute, Madame Leary.
Black Bones 1 : Histoire de Fond

Le projet Black Bones a été créé conjointement avec Bastien, qui s'est occupé de superbes visuels à consulter ici. Ce premier article sur Black Bones vise à expliquer les premiers pas dans la rédaction de cet univers.
L'histoire, située dans les années 90, l'humanité a subi les âffres d'une évolution indubitablement forcée : alors que certaines personnes sombrent dans la plus profonde folie, soudainement, sans même de précédents psychiatriques, d'autres se découvrent des aptitudes hors du commun. Dans cet état de crise, les principaux concernés par ces découvertes sont forcés de faire des choix et surtout, le monde se doit de se préparer à réagir face à eux. Surtout que la situation politique change : la Californie se voit progressivement envahie par une population est-asiatique, sous couvert d'actions humanitaires suite à un étrange séisme. Finalement, par l'action conjointe des superhéros, ils définient que la Californie sera à présent soumise à une gouvernance partagée avec l'Asie. Les envahisseurs superhéroïques sont à nos portes. Devant cette invasion, les états frontaliers font un regain d'intérêt pour le nationalisme et certaines couches de racisme bien primaire. Sous la houlette d'un super vilain, Crâne de Fer, un nazi mort-vivant, des raids sont organisés sur les minorités ethniques, filmés et mis en ligne sur Youtube. Enfin, ces fameuses minorités finissent par se soulever un peu partout et, en Arizona, les émeutes sont réprimées durement par la garde nationale avec à leur tête un super héros, Major Liberty. Ce dernier, gagnant en popularité, décide de se présenter au rôle de gouverneur...
Le récit couvre en priorité le destin d'Elroy Melton, alias Bedlam, un pyrokinésiste. Sociopathe, il est soumis aux ordres d'une Eglise nouvelle, une branche de la Sciontologie qui a réagi promptement à la découverte des superpouvoirs. Face à cette contagion de pouvoirs, l'Eglise a pris sur elle de définir les pouvoirs "acceptables" et ceux qui mettaient en péril les libertés fondamentales. Ainsi Bedlam se retrouve à tuer des gens qui ne sont pas forcément mauvais, sous prétexte qu'il pourrait l'être. Et lui l'est, indubitablement. Jusqu'au jour où... enfin, ça, c'est l'histoire de Black Bones.
Au départ, une parodie un peu facile sur les superhéros, j'ai finalement décidé de faire "ma propre histoire" de pouvoirs fantastiques. J'ai toujours été fasciné par la structure du récit de superhéros. En fait, il faut voir que je suis fasciné par le comics en particulier et le média américain en général. Malgré ce que l'on peut en dire, les Etats-Unis jouissent d'une sacrée réflexivité par rapport aux évènements qui la touchent. Même si, on ne peut le nier, l'interprétation qui en est faite n'est pas toujours la meilleure, on remarque une force de remise en question assez surprenante. Il suffit de voir des documentaires comme ceux de Micheal Moore pour s'en convaincre. C'est décidemment un pays où les contraires s'affrontent en permanence.
Au niveau du comics, m'est avis que ce regard permanent, la remise en question perpétuelle des fondements même du superhéros vient en partie même de la structure de ce récit d'un genre particulier. On remarque rapidement que le comics évolue sur une forme de mythologie fermement ancrée. C'est plus qu'une simple série de code qui régissent un récit, ici, les personnages existent en-dehors de l'apanage de leurs auteurs. On se retrouve en fait, avec un média qui se réinvente en permanence parce qu'il jouit de l'apport continu de nouveaux auteurs qui reprennent les anciens "dieux", les anciens héros pour les ressusciter, en les développant souvent selon une thématique nouvelle, plus moderne et en phase avec l'époque. On pourrait largement faire une comparaison entre le thème de Civil War, dernier-né de chez Marvel, grand fond de réflexion sur l'ingérence de l'état dans le superhéroïsme et sur la légitimité devant le peuple des superhéros, et la guerre en Irak, par exemple.
La question du superhéros s'annonce déjà comme disposant de plusieurs ramifications toutes passionnantes. Déjà, on peut tenter de la prendre à sa source. Qu'est-ce qui définit un superhéros ? Rien que cela me paraît nourrir bon nombre de réflexion. En fait, j'ai l'impression que quand il s'agit de pouvoirs sortant de l'ordinaire, on agit par déterminisme pour essayer d'en cloisonner la fonction. Si une personne déterminée est touchée par une aptitude sortant de l'ordinaire, c'est qu'il y a un sens sous-jacent qui soutend l'appréciation de ce pouvoir. C'est une démarche qui, dors et déjà, préfigure une volonté d'ordonation universelle - pour ne pas la nommée, Dieu, donc. C'est fascinant parce que cela induit l'idée que sauver quelqu'un est directement issu d'une faculté à le faire et pas d'une volonté. En outre, le sauveur est choisi, il ne se décide pas de lui-même. Pour expliquer plus clairement ma pensée, c'est dire à quelqu'un qui sait voler qu'il a été choisi pour le faire, qu'il préfère marcher ou non. Une sorte de fatalité très tragique, cependant, qui touche notre être normal pour en faire un super-héros avec la définition très précise d'être clairement un super-héros. Un pouvoir est l'oeuvre d'une entité supérieure qui en dote une personne, le déterminisme voulant qu'elle en fasse un usage moral, codifié par la société pour subvenir à ses détresses, laissées vacantes par l'inaptitude très humaine des concitoyens à régler ces problèmes-là seuls. Donc, en réfléchissant ainsi, le super-héros se dégage de la masse par son pouvoir, certes, mais aussi par sa faculté à réagir en fonction : forcément moral. Toutefois, s'il y a super-héros, on entend qu'il y ait exigence de super-héros. Le super-héros n'agit jamais sans un alter ego démoniaque qui tienne en échec les différents organes judiciaires "normaux". Le super-héros est fruit d'une crise. En cela, il interprète - à l'intérieur du récit - un regard sur la situation de péril qu'explore la société dans laquelle il se trouve. Un comics, c'est presque les Lettres Persanes modernes. En n'étant pas avili à la "bassesse" de l'humanité, le super-héros peut prétendre à un regard sur nos civilisations.
Black Bones se situe dans ces réflexions, mais pas forcément de manière précise. En outre, de prime abord, je voulais poser la question de la légitimité légale d'un super-héros. Certes, dans les plus anciens comics, le héros rendait la justice, la plupart du temps, il surprenait ses adversaires la main dans le sac et ne s'embarrassait clairement pas de procès. Mais qui a dit que le jugement d'un super-héros valait celui d'un jury ? De quelle morale échoue le super-héros qui soit suffisamment supérieure pour prévaloir sur celle des hommes ? certes, nous avons défini précédemment que le super-héros était défini par la moralité générique de la société qui lui donnait naissance. Mais l'on parle évidemment d'individus plein d'individualité, forcément, cela nuance ce jugement de valeur. La question est traîtée en opposition macrocosme-microcosme, rien de bien original, je trouve, c'est une expérience que je voulais tester en matière de narration. En outre, il s'agit d'exprimer une même situation sur deux niveaux de récit : le niveau "local", avec l'activité du ou des protagonistes et le niveau "national" à "mondial" avec des décisions plus globales touchant des milliers d'individus. On se retrouve donc avec un récit mettant en premier plan Elroy et ses péregrinations pour tuer directement des gens dont les pouvoirs semblent dangereux (télépathie, manipulation mentale, cérébrale, sensorielle) et, en toile de fond, les démarches de Major Liberty pour devenir Gouverneur, les pressions lobbistes de l'Eglise qui emploie Melton pour endiguer les projets de loi sur les fonctions exécutives des super-héros... Ma volonté étant de ne pas parodier le genre, ni tenter de le renouveler, mais de lui apporter mon propre regard, en réutilisant de nombreux codes et archétypes, mais en nuançant de mes thématiques.
Le prochaine article couvrira certains des personnages, je pense !
