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mercredi 15 décembre 2010

Sata 1 Vampire

Parue dans le premier Sata, de décembre 2009.



Dévoration



Si on y pense – et croyez-moi, j'y ai pensée – l'existence est une forme de prédation. Dès l'instant où l'on ouvre la bouche pour la première fois, on inspire, on chasse. L'air, le temps, le sens de la vie, l'instinct nous poussent en avant. Nous sommes l'hère de la destruction.


Les murs étaient d'un gris passé, impudiquement nus, fardés de noires traînées d'humidité sous néons. Deux tubes incandescents irisaient la surface d'âpreté qui m'entourait. Je n'avais pas retenu de meubles, le dépouillement me fascinait bien plus, pour l'affaire qui m'occupait.


Je suis un prédateur. Un degré de plus – ou de moins. L'exception biologique aux règles élémentaires qui définissent la vie. Un trait-plat qui pense encore. J'aime cela, la réflexion au-delà du sépulcre. L'expérience de l'intelligence en termes humains, devant le néant de l'immortalité. Et quoi ? Je vis dans une cellule où je me suis enfermé moi-même pour appréhender. A présent que je ne vis plus, je veux voir la vie. Bah, la boire aussi, ouais. Mais on le fait tous, ça. J'ai tué, violé, pillé, séduit, orgies, bruits, folies, mais nous y sommes tous. Étreindre le vivant, le fasciner et le rompre – ou le protéger, on s'en lasse. C'est l'adolescence en enfer. Bousculer les codes moraux, réactiver le sauvage, sodomiser les principes religieux en leurs tenant bien les cheveux, sur un autel, c'était cool. Mais je veux plus. Pourquoi se contenter d'exister dans les interstices de l'absurde quand tout paraît dénué de sens ? Je veux quelque chose comme la réponse à l'Absolu Pourquoi. Je pense même l'avoir trouvée, dans ce réduit dégoûtant.


Le sol était couvert de moquette verte. Les poils souffraient néanmoins d'une forme organique qui louvoyait sur eux dans des tressaillements presque sensuels. Elle émettait des bruits sirupeux, mouillés, coincés dans les humeurs corporelles.
J'ai trouvé la dernière forme de prédation.


Un seul corps – et ses sucs gastriques, qui grésillaient sur la chair à vif – se consumait. Se digérait et mourait.


Trouvée...

Sata 6 Baston

Parue dans le Sata numéro 6 de mai, avec pour thème "Baston"



Mon nom est violence



Par la fenêtre, elle ne vit qu'un long dédale de béton, d'acier et de pluie. Elle éprouva sa dépression en devenir, son vide, avec un détachement tout scientifique pour l'observer, en prendre note et décider d'une analyse ultérieure.



Détournant son regard de la fenêtre, elle en revint à son patient du jour. L'homme était replié sur lui-même, presque recroquevillé dans sa chaise. Malgré une posture tout en défense et un regard fuyant, ses yeux n'exprimaient nulle crainte. Au contraire, ses pupilles dévoilaient une violence contenue au prix de mille efforts, qui le dévorait et était la source de ses assises défensives. « quels furent vos derniers rêves ? Demanda-t-elle.
- Des rêves ? Encore ? Non, je ne rêve plus, je m'émerveille d'être encore ici à devoir subir vos attentes, comme si je n'étais pas venu pour me comprendre mais pour être compris. »
Il se dégagea de son fauteuil, tournant autour comme un ours en cage. « On dirait que je dois me justifié de ce que je suis, au mépris de ce que j'éprouve.
- Asseyez-vous. Je suis là pour vous écouter, rétorqua posément la psychologue.
- Quel intérêt y a-t-il à cela, puisque ce que je vous dis vous passe au travers ?
- Expliquez-moi, le pria-t-elle avec douceur. »



Le patient avait été battu à la sorti d'un bar, pris dans une violente bagarre qui l'avait laissé pour mort. Il présentait un traumatisme sévère, qu'il galvanisait grâce à un système complexe d'hallucinations et de haine tournée vers lui-même.
Il reprit place, doucement, se tordant les mains. Ses yeux ne soutenaient plus ceux de la jeune femme et au terme d'un long silence, il se mit à murmurer : « Les gens décrivent la colère comme issue de l'élément du feu, qui vous consume de l'intérieur, mais ils ont tort. C'est un vide tout-puissant, une mer d'huile qui n'attend qu'une étincelle et enfle, dévore les rivages du conscient pour abolir toute forme de pensée cohérente, jusqu'à s'insinuer au-delà de l'esprit, dans votre corps même.
- Vous vous laissez aller à la sensiblerie, le coupa-t-elle.
- Elle prend totalement possession de vous, poursuivit toutefois l'homme. Remonte jusqu'aux perceptions et déborde sur le quotidien. Et vous ne voyez plus que cela, l'essence primaire de l'homme, qui envahit vos membres.
- Vous fuyez ma question.
- C'est l'état de l'homme, la violence dans sa plus grande simplicité et chaque personne que vous rencontrez est comme morte, ses yeux sont des crevasses, sa chair est putréfiée, ses os sont craquants et... »



Il fut interrompu par le coup que lui portait la jeune femme. Alors qu'il divaguait, elle avait bondi sur lui pour lui abattre le poing sur la mâchoire. « Je suis donc morte pour vous ? Lui hurla-t-elle. »
Surpris, il répondit par des bégaiements, alors qu'elle lâchait son col, lui tournant le dos pour se passer la main dans les cheveux. Elle prit une profonde inspiration. Elle n'avait jamais levé la main sur un patient. Doucement, elle se retourna pour s'excuser mais... il n'était plus là. A la place de ce salon Louis XVI, il n'existait plus que des miasmes brunâtres de sang où baignaient tout mêlés chair et os.



Le psychologue entra alors dans la pièce, consultant son dossier et leva le regard vers elle :
« Asseyez-vous. Je suis là pour vous écoutez, êtes-vous enfin prête à m'expliquer ce qu'il vous est arrivé ? »

Sata 11 Arme à feu

Parue dans le Sata numéro 11 de novembre, avec pour thème "arme à feu"



« Le chargeur est vide »



Le van cahota une dernière fois et se gara dans la boue. Je découvris par la fenêtre que nous nous étions arrêtés sur un terrain vague. « Tu es sûr qu'il est ok ? » entendis-je, provenant de l'avant. « C'était un marine, mec, bien sûr qu'il est ok ! », répliqua-t-on. Hier encore, j'étais dans ma caravane, lorsqu'ils étaient venus toquer à ma porte pour me proposer un job simple : il suffisait de les accompagner pour tenir en respect les clients d'une banque.

Le leader descendit en premier et je l'aidai à sortir une malle du véhicule. Le ciel était lourd et chargé. « Y'a tout là-dedans. Tout ce dont on a besoin », expliqua-t-il, en soulevant le couvercle. Tout en distribuant les armes, le meneur me sourit : « j'ai un cadeau pour toi, mon pote. J'ai galéré pour le trouver, mais ça devrait te plaire ». Il me tendit alors un fusil, enrobé dans une couverture. Je libérai l'arme et découvris un M4. Mes yeux s'écarquillèrent. Ça me plaisait. Mes doigts la parcoururent. C'était elle... Lorsque je levai les yeux, je vis des vagues de chaleur dilater l'horizon. Mon regard rencontra un soleil acéré, brûlant, qui m'éblouit.

Lorsque je rouvris mes paupières, nous étions dans le van à nouveau. Devant un grand bâtiment, il bifurqua et vint s'arrêter dans une ruelle adjacente. Je n'avais aucune tension, je ne sentais aucun stress. Je souris avec assurance et calai sous mon aisselle le fusil. Nous entrâmes dans la banque déjà masqués. Le hall était immense et illuminé. Les gens se mirent à hurler, mais ils furent bien vite réduits au silence par un coup de tonnerre. Je sursautai. Une des armes avait craché une rafale. Un braqueur grimpa sur une table et se mit à hurler mais je n'entendis rien. Les coups de feu m'assourdissaient, ils se poursuivaient, ne cessaient plus.
Je vis le sol se mettre à vibrer, dans le fracas des balles. Les dalles se soulevèrent et laissèrent alors se répandre du sable. Il se déversa à mes pieds comme une vague échouée sur mes bottes et fut parcouru d'un remous qui l'étala tout autour de moi. La masse jaune ne cessa d'enfler, d'engloutir les guichets et les bureaux.

Je levai la tête et ne trouvai plus le plafond, mais un ciel dégagé et aveuglant. Le désert était à présent partout. Je perçus alors le passage assourdi des rotors, le cliquetis grinçant des chenilles et l'écho de cris pressants, au loin. Et soudain, une pluie de feu. Quand mon doigt pressa la détente, mon M4 ne pesait plus rien.
Les policiers entrèrent quand le bruit des tirs s'interrompit. Je lâchai mon arme. Je voulus dire quelque chose. Je voulus leur dire quelque chose. « Ils sont tous morts ». Mais quand j'ouvris les lèvres, un goût ferreux m'envahit la bouche et je vis en dégringoler des balles, longues et pointues, qui tintèrent en heurtant le sol. J'entendis un policier ramasser mon fusil et dire :

jeudi 10 décembre 2009

Silver-0

Une des nombreuses intrigues secondaires qui devraient sillonner l'univers du Masque Violet, si un, jour je parviens à finir cette nouvelle !


Silver-0



Dave Garrison, une fois, avait fait un rêve dans le genre. Il était coké jusqu’à l’os sur la terrasse de sa maîtresse de vingt ans sa cadette, dans l’appart de plaisance qu’il lui payait. Ca avait démarré comme un rêve récurrent qu’il faisait depuis des années – et qui s’était un peu amoindri depuis qu’il multipliait les maîtresses. Il était dans son bureau de la BBC et hurlait des ordres à une assistante par intercom interposé, juste pour déchaîner les violentes montées de tension qui s’exerçaient sur lui à la venue du prime. C’était du moins la raison officielle. L’autre raison, la vraie, c’est qu’il aimait cela. Bref, il préparait son journal, exigeait des rapports minute par minute, changeait le texte et demandait à des stagiaires que les copies soient photocopiées et fournies à chaque membre de la régie, il demandait l’impossible et des armées de collaborateurs un peu chiches se pliaient docilement à ses exigences. Eût-il demandé un sacrifice humain sur le plateau pour amener les Dieux à davantage d’inclinaison au niveau de l’audimat, ils auraient tous proposé leur cou. Mais dans son rêve, sa femme, la vraie, venait le voir. Elle donnait un coup dans la porte, comme elle le faisait d’habitude, et entrait dans son bureau sans s’annoncer, avec des gardes-assistants qui la suivaient en essayer de la raisonner. Jusque là, c’était plus ou moins vraisemblable, même si Dave imaginait mal sa femme lui rendre une visite surprise. C’est alors que l’impensable se produisait : elle lui disait qu’elle voulait sortir et filer droit vers l’Ohio, l’état qui l’avait vu naître lui. Et tout à coup, alors qu’il aurait simplement pu protester qu’il s’était fait une promesse, devant Dieu, qu’il ne remettrait plus jamais les pieds dans l’Ohio, une étrange urgence s’était emparée de lui. Il avait compris qu’il aller lui faire visiter les rues d’Hudson, sa petite bourgade natale.


Aussitôt, il s’était retrouvé à l’ombre des arbres de la Western Reserve Academy, l’école privée où il s’était retrouvé étant petit. Sa femme le traînait par le bras le long d’une allée bordant un bâtiment de briques rouges qu’il ne sut distinguer d’entre tous les bâtiments de briques rouges de Reserve. Il y avait plein de mondes, des adolescents surtout, qui allaient et venaient en tout sens, parlaient dans des langues qu’il ne comprenait pas avec des expressions très graves sur le visage. Cela ne fit qu’exacerber son sentiment d’urgence, alors que Pam, sa femme donc, l’obligeait à traverser un large terrain au gazon parfaitement entretenu, d’un vert presque fluorescent tant il respirait la bonne santé, pour atteindre le mur bas qui entourait la Chapelle de l’Académie. Elle était toujours telle qu’il l’avait quittée. Très géométrique, une petite maison sans prétention, avec ses huit fenêtres de façades disposées autour d’une large porte, le tout respirant la simplicité et l’ordre. Au-dessus du toit en pointe, trois cubes blancs se superposaient pour former un clocher. Un ajout presque incongru, mais qui évitait que l’on confonde la Chapelle avec un dortoir, s’était toujours dit Dave en souriant. Le bâtiment, au milieu des hauts arbres baignés d’une lumière vive très estivale semblait plus noyé que jamais dans la végétation, comme si l’on avait largué la pauvre chapelle dans une forêt vierge. Et sa femme qui le tirait vers l’avant, contournant l’édifice pour s’enfoncer dans ces vagues de vert chatoyant, réfléchissant bien trop le soleil, tant et si bien qu’il fit la traversée de ces branchages en aveugle, pour atterrir dans une large cour de poussière. Autour de lui, plusieurs visiteurs ébahis lançaient des « ho » ravis et des « ah » émerveillés. Il tournait son regard à l’unisson avec les leurs et découvrit un cimetière. Non, des cimetières, en fait. Ils étaient sur le flanc d’une immense colline et les cimetières s’étendaient en terrasse, niveau par niveau, si loin qu’il ne pouvait en discerner autre chose qu’une forêt de tombes grises ou jaunies et tâchées par le temps et la pollution. Il songeait alors que ce n’était pas possible qu’une telle chose puisse avoir poussé derrière la Chapelle de Western Reserve Academy. Et pourtant, ces tombes lui paraissaient toutes réelles. Il prenait conscience qu’il avait sans doute fait ses études sur des milliers de morts. Parfois, il entrevoyait la cime d’églises gothiques, tout aussi sombres et vieilles, qui semblaient émerger du sol comme de la mauvaise herbe et pointer vers le ciel d’une façon menaçante, prête à crever le bleu infatigable qui s’étirait au-dessus de sa tête. L’endroit avait une configuration qui oscillait perpétuellement entre la géométrie oppressante et quelque chose de bassement organique, comme si les tombes n’étaient que des plantes de pierre à la croissance accrue qui naissaient sous son regard. Et dès que son regard se précisait dessus, il découvrait leurs mises parallèles, les angles qu’elles formaient, les agencements mathématiques qu’elles avaient. Alors il les quittait pour fixer son œil ailleurs, sur un autre talus de pierres tombales et cela recommençait. Et sa femme, à côté de lui, qui trépignait comme une gamine, et cherchait à le prendre par les mains pour s’élancer dans une ronde.


Ca, c’était le rêve récurrent. La version sous coke était mieux encore. Dans ce rêve-là, tout avait gagné en précision. Il aurait pu compter les briques du bâtiment de Reserve au pied duquel il apparaissait. Il aurait pu suivre du doigt les veinules des feuilles de la végétation fournie qui entourait la Chapelle. Il aurait pu suivre chaque aspérité dans la pierre rugueuse des tombes. Tout avait gagné en netteté, même lorsqu’il se contentait d’observer les visiteurs de ce parc de la mort. Mais sa femme, cette fois, ne s’était pas contentée de sauter partout comme une enfant en délire. Elle avait escaladé la grille rouillée qui empêchait les visiteurs de s’enfoncer dans les cimetières les entourant. Dave avait essayé de la retenir, mais elle avait semblé glisser sur les choses, avec une facilité et une aisance surnaturelle, s’échappant vivement de ses bras pour filer entre les silhouettes grises. Il avait escaladé à son tour la grille et s’était lancé après elle, hurlant son nom, n’entendant qu’un écho grinçant pour toute réponse. Alors qu’il lui avait semblé dévaler la colline, il s’était rendu bientôt compte, à force d’effort, qu’il remontait. Il n’avait pas dû remarquer que la colline n’était qu’une vallée en cuvette. Mais à peine cette idée germée dans son esprit qu’il fut pris d’un mouvement de panique. C’était une colline, savait-il avec certitude. Il avait alors levé son regard pour se rendre compte qu’au-dessus de sa tête le terrain se poursuivait. C’était une boucle sans fin, avec du sol au-dessus de sa tête. Il avait senti un grondement venir du plus profond de la terre et avait pris conscience que cela venait des tombes. Une force invisible et terrible les arrachait à la terre, et ce grondement provenait des racines –des racines ! – qui étaient ainsi maltraitées. Elles avaient toutes, soudainement, jailli du sol pour s’envoler vers le centre de cet anneau de terre, sous le regard médusé de Dave, dont le cœur avait tenté de jaillir, lui aussi, de sa prison. Elles s’étaient toutes réuni en une incroyable sphère de roche en fusion, veinée de magma qui crachotait des flammes. Une voix formidable s’était alors élevée de la sphère et avait prononcé des mots terribles. Et Dave s’était réveillé quelque part avec la Révélation – car il était convaincu qu’il avait été témoin d’une révélation, même si le sens lui en échappait. Il avait murmuré à sa maîtresse effarée : « Je crois que j’ai vu Dieu ». Aujourd’hui, il avait à nouveau le ventre noué par cette même impression étrange. Cette sensation que la raison s’efface doucement devant quelque chose de plus fort qu’elle, qui est soumis, évidemment à une logique, mais une logique telle qu’elle n’est pas appréhendable par la raison humaine. Le mystique, en fait. Dave sentait qu’il était devant ce même genre d’évènement et bien qu’il n’ait cessé d’affecter une réserve journalistique en discutant le bout de gras avec quelques collègues de chaîne concurrente, il s’était laissé à croire que oui, le Silver-0 était bien l’envoyé de Dieu, même s’il avait du mal à en comprendre le sens exacte. La première fois qu’il l’avait vu, il avait même marmonné pour lui-même une prière, sans même s’en rendre compte.

jeudi 25 décembre 2008

Intégrité en Espace Vide

Intégrité en espace Vide est, en réalité, un extrait d'une nouvelle plus importante, et inachevée, Evolvum. Si la présente nouvelle se suffit à elle-même telle qu'elle a été écrite, la toile de fond se trouve être une de mes premières grosses nouvelles. Mes premiers pas en matière de science-fiction lorgnant sur le cyberpunk. Toutefois, à force de l'abandonner, de la reprendre, pour la laisser tomber à nouveau, la nouvelle commença à ressembler à un patchwork témoignant de ma progression littéraire, en matière de récit comme de thématique, donc finalement, intéressant pour moi à parcourir, mais d'une qualité globale... enfin, cela demanderait du boulot à reprendre intégralement. Mais qui sait, Evolvum n'a peut-être pas dit son dernier mot !


Intégrité en Espace Vide


Une lumière se mit à clignoter avec frénésie sur le tableau de bord, bientôt relayée par une constellation de lumières semblables, accompagnées de « bip » tout aussi bruyants. Et qui réveillèrent enfin Gregory Peck, qui grogna en réponse. D’un revers bien senti de la main, il réduisit au silence l’infernale sirène, puis se redressa en jurant. Choc. Comme à chaque début de cycle, son front heurta le panneau de contrôle vissé à l’horizontal au-dessus de sa couche étroite. Et comme à chaque début de cycle, Peck songea à dormir, à sauter un cycle pour attendre le suivant. Mais non, pas le temps. Se poussant de la paume des mains sur l’encadrement de sa cellule de repos et, selon les lois de la gravité, il s’expulsa dans le boyau menant aux commandes. D’abord un court passage par le tube d’hygiène, qu’il pénétra après avoir laissé ses habits en suspens dans l’exigu corridor. Un « clip » furtif, et une voix grésilla. Selon l’orbite, Peck supposa qu’il devait capter les émissions du Conglomérat Economique de la Côte Est d’Amérique du Nord. La voix s’emporta, s’exclama : « La Nouvelle du Jour vous est annoncé par la Soyo Corp. : Son Excellence Lance Abernach de l’Eglise de Gaïa viendra apporter sa collaboration à la Conférence de la Théoriginie qui se tiendra à New York ! Alors, ça, c’est pas de la nouvelle, hein ? - Jingles.- » C’était bien le Con-Eco de la Côte Est. Une fine pellicule adhésive se colla à sa peau, projetée par les valves clairsemant la paroi circulaire. De ces mêmes valves jaillit de l’eau, de courts jets sous pression qui firent mousser la pellicule. Le tout disparut bien vite dans le goulot. Pour être purifié en vue d’une nouvelle utilisation, un cycle plus tard.


Peck éteignit la radio et attrapa son caleçon flottant tout en allant au tableau, assemblage de couleurs, de lumières, de câbles et de bruits vibrants et toussant, grondant vulgairement, sans harmonie. C’était son quotidien, ces images frémissantes sur les écrans pris dans les toiles de fils électriques. Toutes ces conneries, elles auront mes yeux. Un cycle, je vais me réveiller et ce sera le noir. Plus rien. Ma cornée bousillée, mes rétines agonisantes, voilà ce que ce sera. Et j’arriverai jamais à trouver le com terrestre pour prévenir la base en bas. Avec ces foutues rotations, j’arriverai même pas à sortir de mon tube-couchette. Ils me relayeront. Ils changeront d’opérateur orbital, mais jamais à temps. Je serai une putain de carcasse desséchée, avant qu’un suppléant n’arrive avec les secours, ou même sans. Y’a tellement d’opés qui se balancent dans l’espace et dont on retrouve rien. Et les stations-relais restent vides. Ces saloperies qui sont à présent équipées de système automatique de fermeture et dépressurisation. Toute la machinerie se mettra en veille, attendant 5 jours ou 5 siècles s’il le faut l’opérateur suivant. Oh, il y avait bien une aide psychologique, une voix désincarnée dans le com terrestre et qui vous parle, calme et sereine, vous assurant que vous n’êtes pas seul perdu dans l’espace. Que vous êtes un chic type et que la station où vous êtes enfermé est en fait une coquille douce et bienveillante qui vous protège en son sein accueillant. Peck frissonna. Tout ce qu’il avait été foutu de faire, c’était de raconter au psy de l’autre côté du micro son rêve. Un rêve récurant, plutôt courant chez les opés orbitaux, selon son interlocuteur. Dans son rêve, les parois de la station étaient arrachées à la structure métallique dans une espèce de hurlement dû aux changements de pression et se retrouvaient happés dans l’espace. Et lui était projeté avec, dans l’espace. Un espace sans étoiles, sans planètes, sans soleil. Il était seul, dans un noir infini, il flottait juste, avec la conscience de lui-même en train de flotter, d’errer dans ce vide parfait, sans bruit, sans présence. Sans rien. Il se réveillait souvent en sueur à ce moment-là, tout tremblant. Cet instant où il prenait conscience qu’il n’existait rien. Rien ni personne. Juste la solitude. L’éternelle solitude.


Il se cala dans son fauteuil, attachant la ceinture pour ne pas décoller subrepticement durant son travail et attrapa son pantalon, qui venait à sa rencontre. Ce souvenir l’avait à présent pétrifié et il souhaitait s’en défaire en se plongeant dans le relais. C’était ce froid qui accompagnait la prise de conscience, cette matérialisation thermique qui lui dégoulinait le long de l’échine, comme un doigt posé sur l’erreur universelle. Il en avait parlé à un autre oporb du Con-Eco nord-eurasien, Jah, une fois, mais ce dernier lui avait donné une étrange interprétation de ce rêve, qu’il faisait aussi. « Allo ? Greg ? dit une voix dans les haut-parleurs, tandis qu’à l’écran apparaissait un visage au nez empâté et aux lèvres pleines. Merde, pensa Peck, j’ai dû composer ses coordonnées sans même m’en rendre compte. Je vais pas lui raccrocher au nez, maintenant… « Ouais, c’est bien moi, salut Jah
- Tu tire une sale tronche, ça va pas, man ? demanda Jah de son ton traînant.
- Je viens de prendre mon cycle.
- Et il t’a pas loupé.
- J’ai encore fait ce rêve, tu sais, celui dans le noir, avoua Greg en plissant la bouche.
- Et tu le flippes encore ? il est pourtant pas si effrayant. Moi, je le trouve même très bien, en fait.
- C’était quoi encore, ton histoire à ce sujet ? » Tant qu’à faire, autant le questionner, maintenant que la discussion était lancée. Peck se saisit d’un paquet de cigarettes et en alluma une. La fumée s’éleva et fut directement prise dans le purificateur d’oxygène, un filtre installé par la compagnie qui l’employait et dont l’utilisation était retenue sur sa paye. De vrais voleurs ! « Man, t’écoute pas ? C’est pourtant simple, le noir que tu vois, il est entier, sans limite, hein ? il est plein et vide à la fois, il ne comporte nulle erreur, nul doute ?
- On peut voir ça ainsi, ouais, fit affirmativement Peck, qui ne voyait pas la logique d’un tel développement.
- C’est le Tout-Originel, man, c’est Dieu que tu vois, c’est Sa présence, infinie et illimitée. C’est pour cela que tu ne vois rien, en fait. Il n’a pas de présence physique, sa force, sa totalité lui suffit à lui-même. Il se suffit à lui-même. Il est, tout simplement. Tu vois, man ? Dieu, c’est l’Espace, l’Espace Révélé.
- Mais… attends, tu veux dire que c’est… enfin, c’est illogique, pourquoi nous, on le verrait ?
- Parce que nous, on est dans l’espace, man, on est à son contact, au plus proche de lui. On raisonne au niveau de la galaxie, on est plus rattaché à l’esprit terrien.
- Mais si c’est bien lui, persévéra Peck, pourquoi ne nous a-t-il pas fait adapter à l’espace ? Pourquoi doit-on respirer de l’air pour survivre alors qu’on pourra vivre directement avec lui.
- Man, c’est des épreuves qu’Il nous envoie. Pour qu’on soit digne de Le voir. Ce sont ces épreuves que l’on a réussi, nous. On est les nouveaux moines, on est retiré, plus proche de lui pour pouvoir méditer et sentir Sa présence. » Peck se sentait tellement ignorant, dans ces moments-là. Il aurait bien voulu trouver les failles – il était convaincu qu’il en existait – dans ce raisonnement, mais il n’y parvenait. Il hocha la tête, salua Jah et raccrocha, prétextant le début de son temps de service, ce qui n’était pas totalement faux. Finalement, est-ce que cette façon de pensée était pire qu’une autre ? Elle semblait réussir à merveille à Jah. Il ne serait sans doute pas au nombre de ceux qui allaient un jour ouvrir le sas et se projeter dans la Grande Bouche. Et se retrouver pulvériser en moins de deux. Enfin, pour ceux qui ne mettaient pas leur combinaison. Pour les petits vicieux qui aimaient que ça dure, ils pouvaient mettre leur combinaison, débrancher le com sub-vocal et le localisateur qui bipait la Terre et lui envoyait les coordonnées de l’opé qui quittait sa cabine. Et ceux-là mourraient alors à petit feu. Personne n’irait les récupérer. Oh, ils apparaissaient bien sur les radars des vaisseaux qui faisaient la navette entre la planète et les satellites artificiels, mais qui pouvait faire la différence entre un corps et un morceau de tôle d’un chantier orbital quand il y avait tant de débris en état stationnaire autour de la Terre ? Ce n’était rien de plus qu’un point verdâtre sur l’écran. Et avec l’Assistant de Survivance connectée à la combi, cela devait bien prendre au moins 7 jours pour qu’ils finissent par mourir. Souvent de faim ou de soif. Au mieux, d’un disfonctionnement de l’appareil respiratoire. Dans ce cas, ils déliraient pour le reste du temps qu’ils vivaient encore. Peut-être voyaient-ils effectivement Dieu.


Peck regarda l’écran viré au noir, effaçant les traits de son interlocuteur. Et si sa réflexion était à prendre à l’envers ? Jah sous-entendait qu’un dieu est une entité figée dans le « non-agir », dissociée de la Création. Une entité qui ne vit que pour elle et par elle. Une personnalité dans l’infini, pleine et entière, libérée des contraintes matérielles et dont ne subsiste que l’essence pure. Alors ce rêve qui le projetait dans l’espace peut-être le plaçait-il en fait dans ce divin état. Peut-être était-il un dieu alors. A la vie sans limite, sans force extérieure, sans extérieur en fait. En communion avec lui-même. Un Dieu pour lui-même, voilà. Peck frissonna. Cela n’allait pas. Un bris de glace glissa le long de sa colonne vertébrale. Il savait à présent pourquoi Dieu avait créé les êtres humains. Par solitude sans doute. Parce qu’il n’est pas d’espace, ni de temps, que l’on puisse affirmer par sa propre identité. Il faut qu’il soit reconnu par une autre personne. Un Autrui. Ca rejoignait peut-être ce que disait Jah. Un Dieu qui aurait attiré à lui ses enfants, pour s’accomplir dans l’autrui, des milliards d’autrui prêt à se joindre à lui dans une communion universelle. Et nous ne serions qu’un ? Plus de Greg, ni de Jah, ni de Terre, juste Lui. Et à nouveau la solitude. Un nouveau cycle.

samedi 13 décembre 2008

Le Crépuscule : Conte

Le Crépuscule est un ensemble de nouvelles avec comme point commun l'idée d'une dimension distordue dans laquelle les esprits égarés se perdent aisément. Mêlant cauchemar et fantasme, le Crépuscule est un reflet de notre monde, secoué par les bravades de l'imagination la plus débridée de ses occupants. Première nouvelle :



Nuit de Liesse



Barney se glissa dans sa salle de bain. Les premières heures de l’aube – ou était-ce les dernières du jour ? - arrivaient tout juste, déversant une lumière d’orange enflammée dans la pièce, tirant même jusqu’au rouge le long de la céramique. Barney n’aimait pas ça, on s’y serait cru dans un conte des milles et une nuit. Et il n’aimait pas le Moyen-Orient. Quel intérêt d’avoir laissé cette pièce devenir grise si c’était pour la retrouver orange tout les matins quand il se levait ? Il alluma l’eau, dénuda son épaisse carrure puis tâta de l’index si l’eau était suffisamment chaude. Il finit par se placer sous le pommeau de douche, qui déversait sa tiédeur sur son crâne dégarni et ses épaules. Il avait réellement mal vécu la perte progressive de ses cheveux. Parfois, il entendait dire qu’ils étaient tombés avec sa bonne humeur. Il passa sa main dedans, évaluant l’étendue de la rareté capillaire. Quelque chose s’entortilla contre sa main gauche, alors qu’il tentait de la rabattre, et il sentit que des cheveux cédaient sous la pression et s’arrachaient même. Sursautant, il regarda sa main et découvrit que le bracelet de sa montre avait dû prendre au piège quelques mèches survivantes. Il pesta. D’autant plus qu’étant donné les litres qui s’étaient déjà abattu sur sa malheureuse montre, elle devait être à présent fichue. Il tenta néanmoins de la retirer, rebroussant le pan de manche qui la couvrait. Quoi ? Bon sang, il avait même oublié de retirer son costume. Son plus beau costume, en plus, le bleu ciel, avec la cravate rayée. Il détestait être vêtu sous la douche, mais il était déjà trempé, cela ne valait plus la peine de bouger. Il fallait attendre que l’eau finisse de couler, sinon, il allait sentir le tissu mouillé sur sa peau et il ne supportait pas cela. Il avait l’impression de ruisseler de sudation. Heureusement qu’il n’était pas sorti ainsi.


L’eau s’arrêta de couler. Il tenta un premier mouvement. C’était comme d’évoluer dans de la lymphe, mais à l’état adulte. Bref, comme porter une couche, en somme. L’image de la couche se logea dans son cerveau au point qu’il n’en put plus supporter davantage. Il tira d’un coup raide le rideau de douche et sortit dans son box. Pendant un instant, il chercha son lavabo, mais ne trouva que son bureau – son ancien bureau – et l’observa d’un œil incrédule. Il n’avait pas pu se doucher au boulot, c’était impossible. Il tendit finalement le cou par la porte du box et remarqua ses anciens collègues, qui le regardaient tous avec des yeux vitreux. Il dégoulinait sur le moquette, s’excusant. Ils ne répondirent pas, formant une espèce de mur silencieux, barrant le chemin vers les bureaux plus haut. Derrière eux se déplaçait une figure noire et menaçante, comme une rumeur répandue parmi eux. On murmurait parmi eux, on le pointait du doigt. On l’indiquait pour ce qui se cachait derrière eux, la noirceur, qui marchait d’un bout à l’autre du couloir, comme une panthère en cage, prête à bondir. Et lui se sentait sale. Il était presque sûr à présent d’être dans un rêve. L’eau qui ruisselait sur lui lui donnait l’impression d’être couvert d’une pellicule de sueur et d’urine, ce mélange particulier propre au songe. A ses songes, en fait. A présent, il n’avait plus qu’une crainte, c’était de se réveiller baignant réellement dans son urine.


« Barney ! » Barney se réveilla en sursaut. Il se redressa dans son fauteuil, qui grinça sous le changement de disposition de son poids, et tâta avec angoisse son entre-jambe. « Tu t’es encore endormi. Tu as bu ? Tu as encore trop bu ? l’harcela sa femme, qui lui lorgnait le visage avec un air mauvais.
- Non, je n’ai pas bu, marmonna-t-il, en essayant de retrouver ses esprits.
- Tu te fais trop vieux pour ce boulot. On devrait demander à Arnie de reprendre la station, tu sais très bien qu’il accepterait de lâcher ses études à Philadelphie. » Barney cligna des yeux en regardant sa femme comme si elle était devenue folle. Puis, d’une voix pesante, il parvint à lui dire :
- Qu’est-ce que tu fous ici ? Tu n’as pas un boulot, toi non plus ? Fous-moi le camp d’ici avant que je ne me mette réellement à boire. » La menace était suffisamment claire pour que son épouse batte en retraite, sortant par derrière pour gagner le snack. Il se remit à l’examen de son entre-jambe dès qu’il eut entendu la porte se clore derrière elle. Outre quelques sudations qui lui causaient des doutes, il n’y avait pas de quoi s’inquiéter. Il n’était pas encore en âge d’être incontinent, qu’on se le dise. Il se tassa dans son fauteuil, soupirant. Il ne savait pas à quel âge on finissait incontinent, mais certainement pas au sien. Il atteignait à peine la cinquantaine, c’était amplement insuffisant. Seuls les vieux se voyaient mettre des couches. Qu’on se le dise. Il s’étira dans son large fauteuil et s’y tassa à nouveau, tapotant du bout des doigts son bureau. A ce rythme-là, il était reparti pour s’endormir. Le seul bruit qu’il entendait était la musique qui lui arrivait, étouffée, du snack adjacent. Il ne devait y avoir personne. Aussi alluma-t-il la télévision et zappa. Des lueurs bleutées jaillirent alors sur le dépotoir devant lui. Il toisa d’un peu plus près son bureau, en bois blanc décharné, où s’étendait tout une paperasse inutile, du magazine porno jusqu’aux nouvelles du village d’à côté. Il avait posé, sous le rebord de la fenêtre de plexi, une boîte de métal nu, cabossée et plutôt ancienne, portant le poids de son âge sur ses contours enfoncés. Et dans cette boîte, il avait entreposé plusieurs objets, avec une ferveur patiente, confinant à la méticulosité religieuse Ils demeuraient là, invisible aux clients, ni, normalement, à sa femme. Il prit délicatement la boîte et l’ouvrit, allumant et rapprochant l’ampoule montée sur un bras articulé. A l’intérieur se trouvaient des objets qui partageaient tous une origine plus ou moins commune. Il les avait pris et les avait conservés pour les souvenirs qu’ils lui évoquaient puissamment. Il y avait la petite bouteille d’eau savonnée – pour faire des bulles –, une toupie en bois, très ancienne, une petite culotte, un tube de rouge à lèvres, une serviette hygiénique – propre. Il observait ces objets avec un sourire lointain, des images traversant son esprit, des senteurs, des gestes, des cris. Cette cavalcade dans sa mémoire lui fit bientôt sentir à nouveau peser sur lui le poids du sommeil. Il rangea soigneusement la boîte et se redressa à nouveau pour regarder l’horizon.


Le seul point commun entre le paysage de ses rêves et le paysage qui s’étendait devant lui était cette couleur orange qui noyait tout, comme si un peintre fou s’était chargé de réarranger l’horizon à coups de rouleau. S’y découpaient avec une netteté digne d’un tableau ou d’une photo d’art les deux fois trois bornes, un véritable luxe, une mine d’or pour qui se trouvait de ce côté-ci du désert. Mais qui n’accueillait plus autant de monde qu’auparavant. A bien y réfléchir, il lui semblait que tout ceci aurait pu représenter une publicité pour la fin du monde, si tant est qu’on en fasse. Il ne manquait plus qu’une carlingue de voiture rouillée.


Une voiture l’arracha à ses pensées. Il la vit arriver au loin, les phares ne mentent pas sur les routes désertes. Il avait jugé, par l’écartement des feux qu’il devait s’agir d’une cadillac et ne fut pas déçu. Elle était rutilante, d’un vert assez pâle, bien lissée et décapotable. A bord, Barney – qui comptait râler sur les propriétaires – remarqua rapidement une fille aux longs cheveux blonds, sans doute jeune, et un conducteur portant un casque de moto, sans doute, qui apparaissait, sous la lune, blanc os. Malgré le couple bigarré, qui lui coupa l’envie de commenter, il se ressaisit et se leva de son fauteuil. Il ouvrit le petit frigo sous le comptoir et en tira deux bières. Autant jouer au pompiste sympa. Il sortit alors, faisant le tour par le petit drugstore, poussant au passage les présentoirs à cartes grinçants.


Dehors, le type finissait son plein tranquillement. Sa tête était un bordel épars de cheveux noirs, son visage faisait presque poupon avec ses pommettes saillantes. Il rangea le bec de la borne à sa place et se retourna instinctivement vers le pompiste, qui s’arrêta, de fait, à bonne distance. « Bonsoir, murmura-t-il en s’essuyant les mains. Il mit un instant à comprendre pourquoi son interlocuteur lui tendait une bouteille et la prit soigneusement.
- B’soir mon p’tit m’sieur, répondit Barney. Votre mam’zelle n’est pas là ? J’avais une bouteille pour elle. Offerte par la maison » ajouta-t-il. L’homme se retourna, guettant par-dessus son épaule. Un coup d’œil à gauche, puis à droite, vers le désert, puis il secoua la tête. « Elle a dû aller se dégourdir les jambes.
- Elle est drôlement rapide, je ne l’ai pas vu. Elle a fait le tour du bâtiment ?
- Elle m’a dit vouloir aller aux toilettes. » Barney regarda son interlocuteur avec suspicion. Il savait quand les gens mentaient. Surtout si le mensonge était aussi éhonté. Les toilettes étaient closes et il était bien placé pour le savoir, c’est lui qui en avait la clé. Le silence s’éternisa et l’invité commença à danser d’un pied sur l’autre. « Je pourrais vous régler c’que je vous dois ? lui lança-t-il, tout en posant la bouteille sur le coffre de la cadillac.
- Bien sûr. Vous pouvez même manger, j’ai un snack à côté, il est tenu par ma femme. Vous pourrez prendre une table seul. Ou à deux. » Le jeune homme observa posément Barney. Ses yeux étaient d’un noir telle qu’on eut dit qu’il y avait une pièce vide derrière ses pupilles et qu’ils n’étaient que deux petits judas ouverts dessus. « Elle reviendra.
- Nous pouvons l’attendre ici, alors, insista Barney.
- Je vais aller m’installer dans votre snack et je commanderai pour deux. Et je l’y attendrais. » Barney n’insista pas. Il hocha la tête et s’en retourna à son comptoir, avec ses deux bières, qu’il rangea. L’homme vint lui régler ce qu’il lui devait pour l’essence et partit pour le snack. Barney avait du temps, il regarda bien alentours s’il voyait quelqu’un, mais il était formel, il n’y avait personne.


L’homme prit place dans le snack et quand l’épouse de Barney vint lui demander sa commande, il lui répondit qu’il prendrait bien deux sandwichs, un pour lui et un pour sa compagne qui n’était pas encore là. Les sandwichs furent servis avant son retour et l’étranger mangea le sien, seul. Il prit un café, le regard posé sur la porte d’entrée du snack, face à laquelle il s’était assis. D’abord énervé, il en devint pensif, tout en buvant son café et finalement, il commença à devenir suspicieux. Il se leva au bout d’une heure et sortit pour gagner sa cadillac. Les pneus crissèrent un peu quand il se plongea dans la nuit naissante.


La voiture fonça à travers le crépuscule, vers une nuit insaisissable, les phares balayant une bande de route lézardée devant elle. La région n’était pas venteuse, mais plutôt fraîche de nuit et si le conducteur avait eu des oreilles, il aurait entendu le hurlement de l’air en déplacement. Dans les feux, il vit soudainement apparaître une courte silhouette, la chevelure balayée par les souffles venant de la route. Il freina brutalement, et les pneus crièrent leur désapprobation. Il se jeta sur le côté passager de l’habitacle et ouvrit la portière. Une main menue s’en saisit et la petite jeune femme, si frêle et fragile, se glissa sur son siège. « Ne me fais plus ce coup-là, tu m’as foutu la trouille, gronda-t-il, sans réelle colère.
- Le type de la station service me faisait peur.
- C’est un con, mais sans doute pas un violeur d’enfants, marmonna-t-il en redémarrant.
- Tu ne l’as pas vu quand on est arrivé ?
- Non, mais j’ai dû lui parler pendant une vingtaine de minutes alors qu’il me tenait la jambe comme un chieur. Et j’ai dû expliquer que tu étais aux toilettes. Et je suis presque sûr qu’il n’a rien gobé. Oh merde… ça devait être fermé, comme dans les films. Fait chier !
- Il m’a fait peur » répéta-t-elle. Il lâcha un peu le volant, ses épaules faisant le mouvement d’inspiration alors même qu’aucun air d’entrait dans sa bouche. « Et pourquoi t’a-t-il fait si peur ?
- Il portait un costard bleu et il était trempé » lui dit-t-elle.



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