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dimanche 25 janvier 2009

Extrait : Graveyard Land

Désolé pour le retard. Nouvelle création, plus proche du conte et pourtant de l'usage de procédés très réalistes. Je suis assez fier du rendu. La suite sous peu !

Graveyard Land



La nuit s’étirait en bandes funestes, du noir plus noir encore que le noir nocturne lui-même, qui ouvraient des bouches murmurantes, faisant pleuvoir les secrets comme la neige, sur le pavé irrégulier des venelles de Graveyard Land. C’est ainsi que les couleurs ternes qui tapissaient volontiers les rues disgracieuses, les toitures effilées et les façades austères se virent masquer par des soupires de coton blanc, déposés là comme par mégarde et s’y accumulant suffisamment pour donner aux badauds l’impression fugace que le monde s’était retrouvé enveloppé de sérénité. Chose rare à Graveyard Land.


Durant cette même nuit, les voitures de police, les jolies, avec des courbes harmonieuses et très rétros, vinrent s’arrêter devant une de ces maisons étroites, qui se pressaient les unes aux autres comme des moineaux frigorifiés. Des agents à la mine bonhomme sortirent des véhicules, se saluèrent pour ceux qui ne s’étaient pas croisés au central et marchèrent de concert vers la porte principale. La voisine qui avait appelé était sur le trottoir, elle leur expliqua qu’elle avait entendu du bruit à l’intérieur. Ce qui paraissait normal, pour une maison habitée. Mais qui ne devait pas se révéler outre-mesure rassurant, car ce bruit avait ressemblé d’avantage à une lutte qu’à une partie de bridge. Elle était fort amatrice de bridge, aussi savait-elle le bruit que faisait une de ces parties à travers les cloisons d’un mur. Or, elle était catégorique, on s’était battu dans cette maison, mitoyenne à la sienne.


Les policiers s’étaient donc approchés de la porte. Demeurés entrouverte, ils se glissèrent à l’intérieur, et, après s’être enquis du nom de cette famille, appelèrent conjointement « Mr Carnassier ! » ou « Madame Carnassier », voire même « Enfant Carnassier ». Aucune réponse ne fut faite, aussi, après avoir fait le tour du rez-de-chaussée en vain, ils décidèrent de grimper à l’étage. Une odeur plus étrange y flottait. Indubitablement, bien qu’ils n’auraient su dire avec exactitude ce qui s’était passé ici ou quelle aurait pu être l’origine de cette odeur. La chambre des enfants était vide. Une tension incongrue, silencieuse et sournoise pesa sur leurs épaules, au point de les dissuader d’appeler davantage la famille Carnassier, conscient qu’ils allaient très probablement découvrir une partie du mystère.


Ils en découvrirent en effet une partie. Dans la chambre des parents. On s’était bel et bien battu. Il ne restait qu’une personne présente. Morte, bien entendu. Ils comprirent, en observant le corps, que celui-ci avait subi sans aucun doute possible, quelque chose que leur conscience eut du mal à réellement se laisser pénétrer. Monsieur Carnassier avait été autrefois un homme opulent, à n’en point douter. Ce n’est qu’une fois l’évidence de ce qui avait entraîné sa mort clair dans l’esprit des policiers qu’ils se permirent de vomir.



La guérite était un passage obligé vers la rue oblique qui menait à l’arrière-cour du commissariat. Bien qu’elle n’ait eu aucun intérêt réel, on y avait laissé un agent, au cas où. Plus par tradition que pour autre chose. Ainsi donc, le vaillant Berthold y passait les dernières années de son service, à se geler les os dans cette froideur nouvelle qui s’était abattue avec la nuit sur Graveyard Land. Et les hivers ici étaient on-ne-peut-plus rigoureux. Aussi avait-il branché un petit réchaud, vers lequel il tendait ses mains noueuses serties de mitaines mordues par le passage des années. Il comprenait à peu près la logique qui avait poussé les autres à le renvoyer à ce petit coin de pavé complètement inutile. On avait besoin des agents de l’ordre ailleurs, c’était tout à fait normal. Quoique Graveyard Land n’ait jamais été une ville où la police put faire quoique se soit… Il leva les yeux vers les fenêtres étroites, toute en hauteur, qui constellaient la façade opposée à lui, en surplomb et frissonna. Mais l’œil de bœuf semblait le lorgner avec une lueur mauvaise. Il finit par secouer la tête en tâtonnant ses poches à la recherche de son paquet de tabac, grommelant.
Berthold se frictionnait les mains avec véhémence quand il entendit un bruit provenir d’un segment de rue en coudée, plongée dans la nuit. Il sentait son arthrose peser de tout son poids dans ses poignets et accueillit les claquements discordants qui remontaient la ruelle irrégulière avec un grommellement vindicatif. Sortant de la guérite, il saisit la lanterne et la leva plus haut – avec un bref juron -, jetant ses lueurs tremblotantes sur la forme indécise qui se présentait dans le noir. Une courte silhouette, trapue, menait une carriole grinçante. Cet homme était vêtu de tout un amas de chiffons grisâtres, qui remplissait le banc avant du véhicule. Par-derrière elle, de grands sacs étaient entassés. Des sacs dont la taille se révélait toujours si anthropomorphique que cela en mettait le garde mal à l’aise. Mais comme chaque fois que ce funeste débarras passait devant lui, le garde ne fit rien. Il se contenta de garder la lanterne suffisamment haute pour voir la marque attendue, acquiesçant avant de la rabaisser aussitôt : « Bonsoir Halicère.
- Bonsoir Berthold, répondit le cochet. Louvoyant avec peine, le convoi, tiré par un cheval fatigué, s’arrêta devant le vieil homme. « La nuit est fraiche, dirait-on.
- Très, on va encore avoir un hiver à crever, si tu m’passes l’expression.
- Tant que j’ai du bois à engouffrer dans mon fourneau, moi, tu sais, que les gens crèvent, ça me paraît un bon compromis. Hé, détends-toi, Berthold, je plaisante. Tu souhaites vivre vieux, toi, j’oubliais.
- Pas de ça, Halicère. Ouais, je vivrais bien un peu plus. J’ai une retraite dont j’aimerai profiter. Ca m’paraît que de juste si je peux dépenser mes deniers âprement gagnés ! » D’un geste de main, Halicère repoussa définitivement ce sujet et se contenta de modifier légèrement son assise sur son banc : « Alors, quoi de neuf au central ?
- Ca bouge dans tout les sens. Ca fait des années que j’ai pas vu ça. La camionnette du légiste est arrivée à toute blinde. Elle était entourée de plein de képis, pour que personne n’en approche. Ils ont emmené le corps en grande pompe jusqu’à la morgue du d’ssous. Et d’puis, personne y entre, ordre du commissaire Lorvedant ! »
- Mais… et mon boulot, à moi, faudra bien que j’y aille, à la morgue. » Berthold tapota son épaisse moustache, là où normalement, ses phalanges auraient dû tambouriner contre ses lèvres. Il n’avait pas songé à ce problème-là, en colportant l’unique ragot digne d’intérêt de son catalogue. « Ils ont pas le choix, de toute façon, rien ne peut être si grave qu’ils ne t’ouvrent pas la porte, pas vrai ? marmonna-t-il, alors que ses propres mots, à mesure qu’ils se déversaient, lui arrachaient un petit frisson.
- Non, évidemment. De toute façon, j’verrais bien. Allez, mon brave Berth, je dégage, bonne nuit ! »


La carriole s’ébroua et attaqua la ruelle étroite. Le vieux policier le suivit du regard, jusqu’à ce qu’il disparaisse derrière la courte coudée. Pour sa part, il n’avait pas été réellement rassuré par sa propre idée. Et si c’était suffisamment grave pour retenir même le croque-mort ? son imagination peinait à appréhender quelque chose de cette gravité, mais il savait que personne n’en ressortirait grandi. Frissonnant dans son épais manteau, il reprit place bien assis dans sa guérite.
Dégagée de toutes voitures, la rue était pratique pour y évoluer jusqu’au portique ouvert menant à la cour intérieur du commissariat. On était pas trop suspicieux, dans la ville. La confiance régnait à peu près et Halicère n’avait aucun mal réel à naviguer jusqu’ici.


Il s’arrêta et ne prit pas la peine d’attacher les rennes de son cheval, ce dernier demeura immobile et silencieux, inexpugnable à moins que son propriétaire ne le lui ordonne. Se dépêtrant avec ses couches de lambeaux élimés, il marcha de son pas claudiquant jusqu’à la porte surmonté d’un auvent et entourée de deux luminaires aux couloirs pisseuses. Il frappa plusieurs fois et patienta jusqu’à ce qu’un bruissement de murmures se fasse entendre derrière le panneau. Quelqu’un entrouvrit, le contempla et referma brutalement. Avant que la porte ne soit ouverte en grand. « On a un problème. On a un type et… selon les premières estimations, il ne risque pas de… enfin, vous voyez. Donc en fait, on a rien pour vous et on s’en excuse. » Et la porte de se clore à nouveau.


Halicère contempla devant lui ce panneau de bois emplissant à présent la totalité de l’encadrement. Il n’aimait pas trop cela. Il aurait préféré voir le corps avant de décider s’il n’était pas pour lui ou pas. Mais il se détourna du commissariat et progressa vers sa carriole en grognant quelques amères paroles. Il reprit sa tournée en silence, plongé dans le doute.




Lorvedant se mâchonnait l’intérieur de la joue en essayant de conserver toute l’autorité due à sa charge. Le commissaire n’était pas dans son assiette. D’ordinaire, la commune n’accueillait que des cas de cambriolage ou de tapage nocturne dont la malveillance était telle qu’après quelques excuses échangées entre les parties concernées, aucune suite n’était donnée à l’affaire. En de très rares occasions, il y avait des excès de vitesse à relever dans le coin, sur la nationale qui transitait au nord-est de Graveyard Land. Parfois, il y avait un accident. Lorvedant se souvenait de la jeune femme, ivre morte, qui avait tamponné un mur. La voiture, par un étrange effet de la physique, s’était levée d’un coup. La jeune femme avait été projetée dans la pierre. Cette image-là avait marqué l’esprit du commissaire, appelé, sans trop savoir pourquoi, sur les lieux. C’était la chose la plus violente qu’il lui ait été donné de voir jusqu’à ce que ses assistants lui apportent les photos prises sur les lieux du meurtre de Monsieur Carnassier.
Dans un premier temps, au milieu de l’effervescence qui avait touché le commissariat, Lorvedant était resté très pragmatique. Il avait compulsé les photos, puis avait adjoint à chacun des hommes mis sur l’affaire une tâche précise. Relever les empreintes dans toute la maison, prendre les témoignages des différents témoins, retracer la journée de monsieur Carnassier. Puis il demanda à sa secrétaire de prendre sa journée, ce qu’elle ne fit pas, puisqu’en réalité, elle se contenta de sortir. Se croyant seul, il s’était assis derrière son bureau, puis avait enfin pris conscience de ce qu’il avait sous les yeux et s’était mis à trembler de tout son corps devant l’effroi que lui provoquait cette simple compréhension.


Il n’avait vu le corps que sous la bâche et avait été secoué par l’indifférence avec laquelle monsieur Furec, le légiste, avait exprimé ses premières conclusions sur le corps. Le commissaire était resté planté sur le pas de la porte menant à la morgue et avait écouté de là le discours de Furec, sans oser s’approcher davantage. Le légiste, avec son sourire goguenard, formant un « v » effilé sur son visage anguleux, ne l’avait pas quitté du regard durant toute l’entrevue.
Il s’était juré de ne plus redescendre à la morgue. Mais à présent que Lordevant s’y trouvait à nouveau, en présent du légiste et de l’enquêteur de l’extérieur, il lui semblait que la tension était lointaine. En fait, en lisière de ses perceptions, prête à jaillir comme un diable hors de sa boîte.
Il fit le tour de la table, lançant parfois des regards au médecin légal qui lui, n’arborait qu’un sourire détaché, n’affectant qu’un intérêt nonchalant et scientifique pour toute l’affaire. Comme si confronter l’impossible était une simple inflexion de l’esprit, pour le docteur. Lui ne semblait pas du tout touché par la présence incongrue de la tiers-personne qui se tenait aux pieds du cadavre, se massant le menton avec distraction. Monsieur Drave, s’était-il présenté.
« Nous l’avons retrouvé dans sa chambre, entonna Lorvedant en se positionnant à la tête de la table d’autopsie. Il était en position assise. Nous avons retrouvé ça, à côté de lui. – Il tendit une paire de photos à l’enquêteur, qui s’en saisit. Elle présentait des outils de jardinage, dont un, particulièrement vicieux, composé de trois griffes, courbées comme des serres d’oiseau de proie. Le correcteur hôcha la tête et Lorvedant poursuivit. – Il était assis sur le drap pris sur le lit. Tous les meubles avaient été repoussés. Aucune trace d’agresseur. Aucune empreinte relevée d’une autre personne, pas même de la femme ou des deux enfants. Aucune trace de pas, pas un cheveu. – Il marqua une pause. – Normalement, la personne qui a commis ça aurait dû recevoir des projections de sang, on aurait dû pouvoir identifier une présence. De plus, le sang aurait dû agir un peu comme la farine dont on couvre un sol. Si quelqu’un avait perpétré ça, on aurait trouvé des traces de pas s’éloignant du corps – il grimaça en remarquant son propre usage du conditionnel – On… on en a déduit… eh ben… - il haussa les sourcils en pinçant les lèvres.
- Les traces de sang sont extrêmement localisées, lui vint en aide le médecin. Il n’y a pas eu de projections. Aucun coup violent. Le découpage a été ferme, très précis. Je peux vous dire qu’il s’y est pris en professionnel. »
Un silence pesant fit écho aux paroles presque admiratives du légiste. Monsieur Drave massa doucement son masque, faisant le tour de la table. Il se pencha sur le gouffre qui occupait à présent la place de la bedaine de Monsieur Carnassier, ce qui colla à Lorvedant un sursaut de dégoût qu’il tenta de réprimer. « Il a tout mangé… cru ? demanda-t-il enfin.
- Oui, Monsieur, répondit le commissaire, se demandant si ce n’était pas là une question pour le mettre davantage dans l’embarras.
- Et où dites-vous que se trouve le reste de sa petite famille ? » Lorvedant et le médecin légiste s’échangèrent un regard.
- En fait, expliqua le commissaire, nous n’en avons aucune idée. Aucune trace d’eux sur la scène du crime. Nous avons relevé de leurs empreintes partout, mais pas une trace de bataille dans la chambre des enfants, par exemple. Ils n’ont pris aucun habit, aucune affaire. Notre hypothèse voudrait… - Nouveau regard au légiste – qu’ils aient suivi un quelconque agresseur sous la menace d’une arme. C’est ce qui nous paraît le plus cohérent.
- Une idée peut-être de pourquoi le tueur aurait emmené la famille de sa victime ? Une prise d’otages ?
- Ca paraît évident. Peut-être aurons-nous sous peu une demande de rançon, répliqua doucement Lorvedant, essayant de donner de l’emphase à sa réplique qui en manquait grandement. Le légiste opina pour signaler son approbation, mais Monsieur Drave, dont le masque inexpressif toisait les deux hommes, semblait ne pas vouloir lâcher le morceau. « Monsieur Carnassier aurait-il eu accès à une fortune particulière ? Ou peut-être son épouse elle-même est la fille d’un riche propriétaire ? J’attends, précisa Monsieur Drave.
- Pas spécialement, en conclut Lorvedant, en regardant ses semelles.
- Ils étaient revenus, souffla le légiste. Et ils sont repartis. »
Les deux larges orbites de Drave se posèrent sur lui, dans le long silence qui suivit la remarque. Puis ils s’en détachèrent lentement. « Je vous prends le dossier.
- Demandez-le à ma secrétaire, Mademoiselle Cranaque. »

mardi 23 décembre 2008

Extrait : La Tour

La Tour raconte la fuite de Jack et de son jeune acolyte à travers un lieu terrifiant et merveilleux, la fameuse Tour du Seigneur-aux-Bouches. Le récit est très largement inspiré de Changeling : The Lost, excellent jeu de rôle, de White-Wolf, à essayer de toute urgence ! 




Le long du béton, parfois, il y avait d’étranges vibrations. De la machinerie s’activait quelque part dans ces murs et l’on pouvait en percevoir les remous jusqu’ici. Jack passait la plupart du temps à fermer les yeux pour essayer de retrouver, dans son souvenir, le dessin de ces lieux qu’il avait traversé de nombreuses fois. Mais sa mémoire semblait le fuir dès qu’il tentait de mettre la main – mentale – sur les plans. Du mouvement sourd et ininterrompu. Dans son souvenir, il y en avait beaucoup par ici, il devait y avoir une salle des machines. De celle qui ne sont pas composées vraiment d’acier, parce que le Seigneur-aux-Bouches n’aime pas cela. Non, celles qui étaient faites d’alliages étranges, entre métal, végétal et… il ne savait pas exactement.


Sur son dos, le jeune garçon-fille s’était finalement endormi, lui laissant au moins l’opportunité de penser sans raconter toutes ses histoires. Normalement, s’il avait vu juste, l’attention de la plupart des gens occupant la tour devrait s’être tournée sur le barde qui était arrivé au dernier étage. Cela faisait une sacrée marge. Ce qui angoissait toutefois Jack, c’était l’absence d’armes. Du moins des armes normales. Un son de voix brisa le fil ténu de ses pensées. Il se stoppa net. Sous ses pieds s’étendaient à présent les coursives métalliques de passerelles se perdant dans le noir et les vapeurs. Il n’avait même pas remarqué combien la chaleur avait augmenté, devenant presque étouffante selon les bouffées qui s’élevaient de gueules béantes dans les murs ruisselants. La salle des machines, exactement ça. Des orbes colorées illuminaient de lueurs orange-fiévreux parmi les dents circulaires qui virevoltaient dans les ténèbres.


Jack glissa doucement au sol et posa avec sollicitude son compagnon, puis tendit l’oreille. « Fais attention-tion avec ces chaînes ! Riiiiiiih ! On ne sait pas d’où elles partent et où elles finissent, sinon qu’elles sont là pour pendre. Riiih ! On devrait plutôt s’inquiéter des rouages, non ? grinçait une voix.
- Et pour atteindre les rouages, maugréa une seconde voix, il faut pousser les chaînes. Sinon, on n’arrivera pas à fermer les portes de cet étage ! – Quelques bruits de chaînes qui s’entrechoquent, suivi d’un lourd soupir - On ne m’a même pas dit ce que le Tout-Haut voulait exactement.
- Notre Seigneur-aux-Bouches a dit et dit et dit – riiiiih ! - que nous devions les retrouver au plus vite, avant que le Maître-Barde ne s’échappe lui aussi-iiiih !
- Ca ne t’étonne pas qu’il soit tombé aussi rapidement sur le Maître-Barde ? On dit qu’il était déjà ferré alors même que le Conteur s’évanouissait. Il est arrivé en pélican – Tu sais, celui avec des ailes de chauve-souris, le plus laid de tous ! - il y a tout juste quelques heures. »


Jack passa la moitié de son buste par-dessus une balustrade parcourue de belles feuilles ciselées et aperçut les deux silhouettes qui discutaient sur une plate-forme en contrebas, entourant un fossé où plongeaient les chaînes. Son regard chercha rapidement le long des tiges rutilantes qui s’enfonçaient dans le noir. Il vint s’accroupir et retirer une longue barre de fer coincée entre deux plaques. Cette dernière poussa un bruit sec sans céder. « Hiiiiii ! T’as pas entendu du bruit, là-haut ? On ne devrait pas aller jeter un coup d’œil-hiiiii ! grogna soudainement celui qui apparaissait comme disposant d’un bec noir veiné de blanc sale. Son interlocuteur était large d’épaules, sa tête enfoncée entre, dans l’absence de cou. Ils portaient tout deux des tuniques sombres relevées de renfort d’une matière que l’on eût dit de l’obsidienne. Le plus épais tira de sa ceinture un petit objet, court, et signala d’un mouvement de son menton double la toile de passerelles au-dessus d’eux. Celles où Jack se trouvait. Il lâcha la barre et s'accroupit pour passer son cou sous la rambarde. Le compère au bec venait de sortir un objet pareil à celui de son compagnon et s'approchait d'une échelle. L'esprit de Jack entrait déjà dans les multiples moyens d'en venir à bout le plus vite et discrètement possible. Souplement, il passa outre les barreaux de métal et posa le pied sur une courte corniche. Assurant son appui, il glissa sa main le long du mur humide puis tout son corps, dans un mouvement sinueux, vint se plaquer. Alors que la créature montait lourdement à l'étage, il progressait sans bruit vers une chaîne dont il se saisit doucement. Le tintement fut couvert par le bruit des rouages qui s'enclenchaient alors que le gros, plus bas, tirait un levier en marmonnant. Jack se laissa pendre, avec des gestes appuyés. Ses muscles étaient des noeuds rougeoyants. Son coeur semblait battre au ralenti, comme s'il participait, comme tout le corps, à l'effort pour minimiser le bruit.


Alors que l'homme à tête de perroquet atteignait la plate-forme du dessus, il tenta de chasser l'urgence de son esprit. Il sentait, sur sa main, le contact froid d'une dégoulinade noirâtre et poisseuse sous sa manche. Ca glissait le long de sa paume et venait couvrir ses doigts. Du bout de son index, cela formait un long filet, au bout duquel la goutte s'alourdissait et prenait consistance, devenant aussi dur que l'acier, et sans doute aussi coupant. L'épais personnage lui tournait le dos, droit devant lui. Il s'en approcha, encore quelques pas, effleurant à peine la tôle du sol. Le mouvement fut si vif que l'être ne se sentit même pas mourir. Son oeil fut tout simplement chassé de son orbite par la pointe noire qui pendait au doigt de Jack. L'autre se vida de toute vie. "Hiiiiiiii ! Y'a un type ici, un môme, même ! J'crois bien que c'est... Hé ! Tu m'écoute ? Lança le perroquet, se retournant vers l'endroit où devait se trouver son compagnon, et où il ne vit que Jack, déposant l'homme doucement au sol. Ajustant son arme, il cria : "Hiiiiii ! T'es le guerri-hiiiiii-er, toi !" mais son interlocuteur ne répondit pas. Dans une roulade, ce dernier arracha des mains de son précédent adversaire l'arme qu'il tenait et fit feu sans viser. Deux coups s'élevèrent.


Les doigts de Jack serrèrent sa jambe dans un grognement, alors que le perroquet hoquetait en pressant sa main couverte d'un duvet de plumes verdâtres sur son cou. Il y eut un instant de flottement où les deux combattants songeaient à leurs plaies respectives, l'esprit embrumé par la douleur et la surprise. Puis aussitôt après, l'homme au bec tendit les bras dans un grand hululement, produisant un bruissement semblable à la friction de deux pages de papier mais si amplifié qu'il en couvrait les vibrations des machines alentours. Des plumes déchirèrent les manches de son uniforme, transformant en ailes ce qui n'avaient été jusqu'alors que des bras. Il les battit avec la frénésie de la panique et commença à prendre de l'altitude. Mais Jack avait déjà vu venir la manoeuvre. Le pistolet rangé à la ceinture, il avait, d'un revers de sa main encore couverte d'hydrocarbure, sectionné une maille d'une chaîne et s'en était saisi. Criant de douleur, il s'était élancé en courant vers la rambarde sur laquelle il avait pris appui avant de se jeter dans le vide. Le calcul était risqué, avait-il pensé, peut-être que le perroquet ne serait pas assez fort pour résister à leurs deux poids et s'échouerait dans les limbes. Peut-être allait-il le louper misérablement et disparaître aussi sûrement. Peut-être même n'arriverait-il même pas à la rambarde tant sa jambe lui faisait mal.


Le choc fut brutal, l'oiseau humanoïde perdit soudainement toute sa force et entama une chute rapide. Les machineries défilaient à tout va devant les yeux de Jack, qui serrait les dents pour ne pas hurler. Il vit passer à toute vitesse une énorme cuve rayonnant de chaleur et de quelque chose de plus vieillissant et ferma les yeux. Son véhicule amorça un large mouvement de ses ailes, freinant mollement la perte de hauteur, puis, d'un second coup, redressa la barre et passa tout juste sous l'épaisse dent d'un rouage cyclopéen.


Jack ne rouvrit les yeux que quand il sentit une gifle percutée sa joue. Des feuilles dorées lui battaient le visage, jusqu'à ce qu'elles révèlent une branche large comme une piste d'atterrissage. Visiblement, il n'était pas le seul à avoir fait l'analogie, puisqu'ils s'en rapprochaient à une vitesse bien trop élevée pour l'entreprise entamée. Alors il fit ce qu'il jugeait le meilleur.


Il lâcha prise.


Le sol le heurta violemment, alors qu'il roulait sans prise par terre. Le monde vira au violet hématome, alors qu'il hoquetait et entendait ses petits hoquets se répercuter dans les tréfonds de sa tête, apparemment vidée par le choc. Tout son corps était une unique cicatrice qui se répandait en vague de chaleur sur le sol, ne laissant dans ses os que du froid intense. Lorsqu'il rouvrit les yeux, des lumières vives l'agressèrent aussitôt, se réverbérant sur les feuilles jaunes. Il roula sur le ventre, abasourdi par les éclairs sillonnant ses côtes. Il releva la tête suffisamment vite pour voir que son compagnon de fortune avait connu le même sort, ses plumes vertes s'ébouriffant sous la brutalité du choc. Sauf qu'il était déjà debout, bien que titubant, et acheminait sa silhouette endolorie vers une arche boisée. Son cou était devenu écarlate, et une de ses mains s'y pressait toujours avec force. Jack le vit disparaître et soudain, sentit la nécessité de le rattraper battre à nouveau dans ses veines, suffisamment pour le relever.

vendredi 19 décembre 2008

Extrait : State of Mind

State of Mind raconte l'histoire d'Ash Lebrowitz, vérificateur de miracles dans la petite ville de Carlston, Arizona. Adulescent, incapable de quitter ce trou perdu dans le désert, il conte, depuis la cellule d'une "maison de repos", ce qui l'a mené à y attérir. Une nouvelle qui devait devenir - peut-être - un roman, malheureusement inachevé mais pas abandonné. J'ai un grand respect pour le personnage central et surtout, c'est mon premier récit sans l'ombre de fantastique, juste des gens normaux dans une vie... enfin, chaque existence est, à bien y regarder, étrange et bizarre. State of Mind essayait de capturer cette étrangeté.



State of Mind


Le père Lebrowitz sonna plusieurs fois avant de comprendre que la sonnette ne marchait pas. Il considéra la porte de blanc cassé et écaillé, laissant apparaître un bois moribond. Il toqua et un chien se mit à aboyer de toutes ses forces, avec une hostilité peu commune. Le prêtre songea qu’il devait s’agir d’un chien païen.


La journée était chaude, le soleil était au plus haut. Lorsque le Père Lebrowitz regardait le bout de l’avenue Pasadena, sur sa gauche, il voyait, sous le piédestal de la statue de St John, une flaque huileuse d’où émanaient des ondulations de chaleur. Il sentait sa nuque brûler sous les assauts de l’astre, sans remord, tout en amorçant sa descente vers Meadow Hill, l’immense récif qui occupait tout l’horizon à l’est. Lebrowitz s’essuya furtivement le front alors que des cliquetis assourdis lui promettaient une ombre salutaire. Un visage en amas déconfis, débordant du col circulaire d’une robe blanche à fleurs, apparut sous le porche et se signa en saluant le prêtre. Avec elle vint un souffle frais, dont on entendait le bourdonnement d’une clim’ antédiluvienne. « Madame Leary ? demanda-t-il de façon rhétorique. Bonjour, je viens – au nom du Seigneur – vous poser quelques questions à propos de ce que vous avez confié au père Boucher durant la messe d’hier.
- Dites-moi, mon père, répondit l’interlocutrice avec un lourd accent, après l’avoir longuement observer. Vous s’riez pas l’gamin à Lisa Lebrowitz, le p’tit Ash ? Doux Seigneur, c’que t’as grandi ! – Et elle se signa.-
- Je suis ministre du culte, aussi, ajouta platement le prêtre, que le soudain instinct maternel de la dame avait refroidi. Alors appelez-moi « mon père » et asseyons-nous au salon pour que vous me racontiez tout ça, d’accord ? » Il lui semblait que ce qu’il avait identifié comme fraîcheur venait justement de là. « J’me souviens très bien d’quand t’étais plus jeunot, et qu’tu venais ici jouer avec ma p’tite Amanda, tu t’souviens ?... hasarda Madame Leary.
- Le miracle, « Tata » Leary, je suis là pour le miracle.
- J’sais bien que t’es là pour le miracle !...
- Mon père, la coupa-t-il.
- Mon père… » ajouta-t-elle. Il la considéra longuement. Elle semblait attendre une espèce de punition divine pour avoir fait référence à une époque où le représentant de Dieu sur terre avait joué à touche-pipi avec sa fille. Lui, il leva la tête vers une énorme montre qui pendait au-dessus de l’encadrement de la porte traînant jusqu’à la cuisine. « On pourrait aller au salon, maintenant ? demanda-t-il.
- Abraham est au salon, mon père.
- Abraham ? » demanda-t-il. Sans doute son mari. Mais quel problème pouvait-il bien y avoir avec le fait qu’un prêtre entre dans son salon ? Peut-être le maître du chien païen était-il lui-même un païen convaincu, prêt à faire cuir tout prêtre franchissant son perron. Il tendit le cou vers la double-porte vitrée qui révélait un canapé vert pourrissant et un écran de télé aux boutons larges comme son pouce. Et un molosse campant avec une austérité apparente sur la table basse jonchée de magazines féminins. « C’est mon chien, expliqua-t-elle. Il a le même caractère que feu mon mari – elle se signa. - Il est particulièrement attaché à son territoire, vous comprenez ? Il n’aime pas trop que quelqu’un entre dans le salon lorsqu’il s’y trouve. » L’attachement au territoire. Tous les habitants de Carlston l’avaient ressenti. De façon très forte et très vigoureuse, surtout lorsqu’ils avaient tous perdu ce qu’ils considéraient comme étant le « vrai » Carlston. « Eh bien… marmonna Lebrowitz. Très bien. Pas de problème. La cuisine, on peut ? – Devant le silence un peu gêné de Madame Leary, il baissa les bras. – Où vous voulez.
- Suivez-moi, mon père. »


Elle le mena vers l’arrière de la maison, marquant une pause dans la cuisine pour s’assurer qu’Abraham ne guettait pas un éventuel passage du prêtre pour lui bondir dessus. Une fois rassurée – elle avait fermé la porte coulissante menant de la salle à manger au salon – elle revint lui faire signe, dans une parodie approximative de film de guerre, de courir – accroupi, sans doute – le plus vite possible jusqu’à la porte de derrière. Le père Lebrowitz appréciait moyennement qu’on le malmène ainsi, mais il avait remarqué que le temps s’égrainait avec une lenteur incroyable par ces lieux et avait préféré faire au plus simple pour que l’entrevue s’achève rapidement.


Après tout, c’était aussi son gagne-pain. Et puis cela lui assurait de ne pas avoir à faire de sermon tout les dimanches, puisque le père Boucher considérait qu’en contrepartie, se mettre en chasse auprès des autochtones étaient une tâche relativement difficile qui occupait bien trop du temps du jeune prêtre pour qu’il puisse composer de longues monologues sur la pratique de la foi. Et Lebrowitz, qui pensait l’avoir fabuleusement eu dans l’affaire, commençait à se demander lequel des deux avait eu l’ascendant sur l’autre.


Il arriva dans le lopin de terre à l’arrière de la maison de Madame Leary. Elle n’avait pas exactement l’habitude de s’occuper d’un jardin. Comme la plupart des anciens habitants de Carlston, ils se croyaient tous encore en plein désert. Ils avaient en un sens raison, Lebrowitz n’avait pas connu le Nouveau-Mexique. Il était né en Arizona, alors que Carlston avait déjà franchi la chaîne de Meadow Hill. Il supposait simplement que le soleil du Nouveau-Mexique était plus abrutissant que celui d’Arizona, puisque ceux qui avaient connu le changement laissant toujours leur jardin en friche, comme s’ils considéraient avec béatitude la possession d’un peu de sol vert en dehors de chez eux comme une trahison des anciennes coutumes locales. Les anciens habitants formaient réellement une tribu à part dans l’histoire du comté d’Apache.


Lebrowitz, en se retournant vers la maison, remarqua l’imposant crucifix fixé à une poutre soutenant l’avancée de toit. En bois massif, verni d’une glue sombre, la silhouette du Christ en métal noir dont les arêtes anciennes avaient verdi, il semblait clair qu’il avait vécu mille et une intempéries qui l’avaient vieilli prématurément, mais il n’en était qu’encore plus impressionnant. Presque menaçant en fait. L’attention du prêtre fut heureusement détournée par l’arrivée impromptue de Madame Leary, portant un plateau où trônaient avec un évident orgueil deux verres de citronnade qu’elle posa sur la table de jardin. Le prêtre la suivit jusqu’à la table et prit place sur la chaise dépliante que lui avait sorti, dans un souci de plaire, la vieille femme. Il ne manquait plus qu’une cigarette, en fait, songea Lebrowitz, alors qu’il félicitait de quelques platitudes la citronnade. Il essayait d’avoir l’air à l’aise, même s’il n’aimait pas exactement la déférence qu’avaient les gens envers lui. Au début, il avait cru qu’il pourrait s’y faire. Il s’imaginait déjà tapant dans la boîte à cigare, posant les pieds sur la table et demandant des massages. Mais finalement, il se rendit compte que jamais personne ne remettrait sa parole en doute et que s’il demandait ces choses, il était sûr de les avoir. Ce constat l’effraya et finalement, il décida de se limiter au strict minimum. La citronnade, le plus souvent. Il étouffa un bâillement et se redressa dans sa chaise, sortant un calepin de sa belle veste, dont il tourna les pages couvertes de griffonnages pour en trouver une vierge de toutes inscriptions. « Je vous écoute, Madame Leary.